Dossier : "Des métiers et des hommes : Artisans,
Industriels et Commerçants
au XVIIIe siècle en Savoie"
Marchands et commerçants

Document 13 :
Inventaire des meubles et effets du Sieur Jean-François
Crey, marchand cafetier et confiseur de Moûtiers, décédé
le 13 février 1784, fait par Me Claude Muraz. (2C 2002, f° 386)
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Transcription du document :
Inventaire demandé par sa veuve, Marie-Brigitte
Jay, tutrice de ses trois enfants mineurs.
Expert : le Sieur Antelme Brodaz dit Fontaine, marchand cafetier
à Moûtiers.
Valeur totale des effets recensés : 2 999 livres
Reprise ici uniquement des effets liés à
son métier. Ne sont pas reprises les pièces "privées
" (chambres et cabinets)
Dans la salle du café :
Dans la cuisine (où
existe un four) entre autres :
-
un arrosoir pour confitures (5 sols)
-
un grand et un petit entonnoir de fer-blanc pour
les biscuits (10 sols)
-
une pierre pour la moutarde avec ses fers (20 sols)
-
une bassine à confiture en cuivre rouge, pesant
avec ses poignées de fer six livres (7 livres et 6 sols)
-
un petit fourneau à confiture pour entreposer
la bassine, en fer (4 livres)
-
cinq palastres pour faire cuire les biscuits et un
bassin très usé (1 livre et 5 sols)
-
deux douzaines de moules en fer-blanc pour les biscuits
(12 sols)
-
2 lames pour les biscuits et une petite seringue
pour la" poulentaz"* (12 sols)
-
deux grandes terrines (12 sols pièce)
Dans la salle qui sert de magasin
entre autres :
- dans le garde-robe : douze moules à chocolat (3 livres)
- deux "terrats"* pour conserver le beurre
(10 sols). Il y a dedans deux ou trois livres de beurre (27 sols)
- une pierre et une couche en marbre, avec ses manivelles en fer,
pour piler les amandes, le poivre, etc. (100 livres)
- un pressoir à huile avec ses vis, noix" et autres choses
nécessaires pour le pressoir" (4 livres)
- deux tamis à tambour pour passer le poivre (30 livres)
- un chocolatier "avec tous ses instruments, manivelles, balancier
et autres" (120 livres)
- 39 oranges, à 2 sols pièce (3 livres et 18 sols)
- "un demi cent" de citrons (40 livres)
- une balle de figues et raisons mêlés, pesant 85 livres,
à 5 sols la livre (21 livres et 5 sols)
Dans l'arrière-boutique entre autres :
-
cinq cafetières en fer-blanc, pour faire la
polenta, pesant deux livres et demi (4 livres)
-
cinq cafetières en cuivre jaune (9 livres
et 12 sols)
-
six bassines à confiture et à sucre,
deux en cuivre jaune, quatre en cuivre rouge (24 livres)
-
une petite bassine et un bassin pour vider le sirop
(6 livres)
-
un moulin à moudre le café, avec sa
manivelle, "ayant sa coupe dessus en cuivre jaune (6 livres)
-
une petite poêle à moudre le café,
une autre petite poêle et deux trépieds (1 livre)
-
20 pots d'eau de vie du pays dans deux grands flacons
recouverts de paille (7 livres 10 sols pour l'eau de vie + 4 livres
pour les flacons)
-
30 pots de vie de Provence, à 18 sols le pot
(27 livres)
-
124 pots d'eau de vie du pays, dans deux petits tonneaux
(46 livres et 10 sols)
Dans la boutique (à côté de la
pièce ci-dessus) :
-
table "manière de contoir", à deux
tiroirs (8 livres)
-
une douzaine de petites cuillères à
café, en laiton (36 sols)
-
une douzaine de tasses à café, avec
leurs soucoupes "où le verni en partie est deja loin" (36 sols)
-
douze bouteilles carrées vides, de liqueur
de Turin (24 sols)
-
6 bouteilles carrées pleines de liqueur de
Turin, à 42,5 sols pièce (12 livres et 15 sols)
-
62 livres de confiture liquide en différents
pots de service et de verre, "consistant en abricots, poires, noix,
groseilles, concombres, poivrons, haricots et autres" (55 livres et
16 sols)
-
70 livres de confitures en différentes boites
et six pesées différentes, tant grosses que petites
(49 livres et 10 sols)
-
8 livres d'anis à la reine (8 livres)
-
10 livres de fruits confits à sec (10 livres)
-
11 livres de confitures en dragées (7 livres
et 14 sols)
-
15 livres de chocolat commun à 18 sols la
livre, et 2 livres de diablotin (15 livres et 6 sols)
-
8 livres de macarons dans une boîte (3 livres)
-
10,5 livres de moutarde fine, à 16 sols la
livre (8 livres et 8 sols)
-
2 livres de truffes noires sèches (4 livres
et 10 sols)
-
1 livre de sucre Candi (1 livre et 5 sols)
-
3,5 livres de cannelle commune (3 livres)
-
5 onces de cannelle fine (3 livres)
-
une demi-livre de clous de girofle (7 livres)
-
2 livres de graines de girofle (14 sols)
-
3 livres de poivre (6 livres et 12 sols)
-
38 livres d'amande décortiquées (18
livres)
-
8 livres de fleur de soufre en poudre, à 20
sols la livre (8 livres)
-
10 livres de noix de Galles (30 livres)
-
64 livres de café commun, dans deux sacs (64
livres)
-
25 livres de café du Levant (50 livres)
-
27 livres de sucre en neuf pains (22 livres et 19
sols)
-
70 livres de cassonnade (38 livres et 10 sols)
-
25 livres d'huile d'olive fraîche (25 livres)
-
7 petites bouteilles, dites topettes, remplies de
liqueur commune (50 sols)
-
16 livres de polenta du pays (4 livres)
Dans une petite pièce (entre le café
et la boutique marchande) :
-
60 tasses à café avec leur soucoupe
en faïence à fleurs (12 livres)
-
cinq sucriers avec couvercle en faïence à
fleurs (5 sols)
-
48 petites assiettes en faïence (25 sols la
douzaine, soit 5 livres au total)
-
18 petites assiettes bleues en faïence (37 sols
et 6 deniers)
-
12 petites assiettes et 3 plus grandes (37 sols et
6 deniers)
-
96 assiettes en faïence festonnées (12
livres)
-
6 pots à eau en faïence (3 livres)
-
180 tasses de faïence avec leur soucoupe (33
livres et 15 sols)
-
6 sucriers de faïence avec leur couvercle (45
sols)
-
4 plats ovales en faïence (30 sols)
-
3 saladiers en faïence à fleurs, festonnés
(37 sols et 6 deniers)
-
3 autres saladiers festonnés sans fleurs (30
sols)
-
12 tasses à fleurs, "peinture fine", soucoupes
et sucrier de même (4 livres et 7 sols)
-
6 compotiers de "faïence fine", ronds, festonnés,
à fleurs rouges fines (5 livres et 8 deniers)
-
4 autres compotiers "même nature", ovales (3
livres et 12 sols)
-
10 verres à pied (15 sols)
-
18 verres à liqueur à anses (45 sols)
-
6 verres "a bavaroise" (15 sols)
-
12 "verres doubles appelés casse-noisettes"
(30 sols)
-
6 verres à côtes (9 sols)
-
2 carafes et 2 salières dont une en cristal,
l'autre en faïence (15 sols)
-
7 pots de chambre en faïence (56 sols)
-
35 livres de poudre fine à poudrer (10 livres
et 10 sols)
-
3 bassins à barbe en faïence (20 sols)
-
25 bouteilles de trois gevelots*
doubles, pleines de vin blanc de Bourgogne (37 livres)
-
48 bouteilles de gevelots doubles, pleines de vin
de Bourgogne noir (96 livres)
-
225 bouteilles de gevelots, vides et doubles (45
livres)
-
1 tonneau de vin de St-Jean-de-la Porte, vieux, tenant
environ six setiers* :
-
5 setiers de vin à l'intérieur,
à 20 livres le setier (100 livres)
-
tonneau en chêne (12 livres)
-
1 tonneau de 4 setiers, en chêne, vide (10
livres)
-
1 petit tonneau de 2 setiers, en chêne, rempli
de vin du pays "de la Contamine" (vin : 12 livres + tonneau : 8 livres)
-
1 tonneau de 5 setiers, en chêne, vide (14
livres)
-
2 petits tonneaux à bière de 1,5 setier
chacun, en chêne, remplis de vin de la Contamine (vin : 18 livres
+ tonneaux : 8 livres)
-
1 petit tonneau de 2 setiers, en chêne, avec
le même vin (vin : 12 livres + tonneau : 5 livres)
-
1 paire de barils du setier, 30 sols
-
2 gruyères vieillis pesant 40 livres les deux,
à 7 sols la livre (la moitié est pourrie) (14 livres)
-
1 gruyère de l'année dernière,
pesant 35 livres (10 livres et 10 sols)
-
2 grands flacons vides, recouverts de paille (3 livres
et 10 sols)
N.B. Le Sieur Jean-François Crey possède
en outre une autre boutique du côté de la rue des Moulins.
Vocabulaire :
-
Pante : tenture de rideau
-
-
-
-
Un setier : ancienne mesure
de capacité pour les grains et les liquides, très variable
d'une région à l'autre ; en Tarentaise, environ 72 litres.

Information complémentaires :
Jusqu'au XIXe siècle, on désigne par
le cabaret tout débit de boisson, tandis que le terme de
café (utilisé dans ce document) est réservé
à un genre d'établissement fréquenté
par le beau monde. On y vient déguster le nouveau breuvage
exotique qui lui a donné son nom, mais aussi du thé
et du chocolat, de la confiserie et des liqueurs. Les dénombrements
(Chambéry en 1791 par exemple) distinguent soigneusement
les limonadiers, confiseurs ou cafetiers de la masse des cabaretiers.
Le chocolat est apparu le premier en Savoie. Le
15 avril 1668, le maître aux comptes Aynard Carron en commande
déjà six livres à Turin et il inscrit cet achat
dans son registre sous la mention "socolata" pour adopter trois
mois plus tard l'orthographe déjà francisée
de "chocolata". Pendant plusieurs décennies, les nobles se
procurèrent cette denrée coloniale à Genève
ou à Turin. En 1691, la comtesse de Costa fait remettre elle-même
à un marchand de Chambéry "toutte les drogues qu'il
faut pour fere un rub de chocolatte". Du reste, pour le public raffiné,
il s'agissait tout autant d'une décoction médicamenteuse
que d'une boisson mondaine. En 1699 encore, le président
du Sénat de Savoie assurait à une parente que le chocolat
était "merveilleux pour raccommoder l'estomac", surtout si
on l'accompagnait "d'une petite verrée d'eau fraîche".
Un peu plus tardif, le succès
du thé et du café n'est pas moins évident.
Le service à café de faïence ou de "verre blanchi",
la cafetière et la théière d'argent, d'étain
ou de cuivre, sinon de fer-blanc, le moulin de racine de noyer répondent
dans les inventaires aux achats de café et de thé
mentionnés sur les livres de comptes des maisons nobles et
des couvents. A Chambéry, à Annecy, dans la plupart
des villes, la bonne société se fait très vite
à ces nouvelles habitudes, signalées parfois de manière
inattendue : ainsi, en 1695, au cours d'un procès en séparation
de corps, l'épouse de maître auditeur Vibert, demeurant
à Moûtiers, se plaint de ce que son mari, entre autres
mauvais traitements, lui ait lancé "une caffetière
contre la teste", preuve incontestable d'un usage devenu familier...
(1)
En une vingtaine d'années, la consommation
de boissons exotiques se répand dans les milieux des notables
roturiers. Dès 1720, le café est devenu courant dans
les maisons bourgeoises. A la fois aliment et drogue excitante,
les amateurs ne peuvent bientôt plus s'en passer. En voyage
même, on emporte son nécessaire pour en prendre à
l'étape : tasses, cafetière, réchaud et brûloir
dans son étui. Son succès rapide, au moins en milieu
urbain, se lit dans les inventaires des gens de tous les états,
jusqu'aux petits marchands et artisans, gagnés en une génération.
Après le dîner, on consomme le café noir ; avec
du lait, il devient la boisson du lever, d'abord gourmandise de
femme "le déjeuner ordinaire du sexe à Chambéry".
Moins appréciés
peut-être, en tout cas plus chers, le thé et le chocolat
s'imposent plus lentement, mais dès 1730, ils entrent également
dans les habitudes des notables les plus fortunés. Le thé
passe très longtemps dans le public pour "un remède
contre le rhume". (2)
Le terme de confitures désigne les préparations
confites, à base de sucre, de fruits ou de légumes,
et de liqueurs, que l'on sert en toutes saisons à la fin
des repas de gala (voir ici :"62 livres de confiture liquide en
différents pots de service et de verre, "consistant en abricots,
poires, noix, groseilles, concombres, poivrons, haricots et autres").
Notes :
-
(1) Nicolas J., La Savoie au XVIIIe
siècle. Noblesse et bourgeoisie, 1978, p. 349 à
353
-
(2) Nicolas J. et R., La vie quotidienne
en Savoie aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1980, p. 193-194
-
Classez par différents postes (alimentation,
batterie de cuisine, vaisselle, mobilier...). Calculez la valeur de
chacun de ces postes.
- Que peut-on dire de la façon dont les choses sont entassées
?
- Que pensez vous du prix du chocolatier (dans la salle qui sert de
magasin). Comment peut-on expliquer ce prix ?
- Trouvez d'autres choses qui vous paraissent chères.
- Ce marchand se fournit-il uniquement sur place ? Donnez des exemples.

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