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Genève
Auteur : André PALLUEL-GUILLARD - Niveau de lecture : Public |
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Genève et la SavoieEn dépit des jugements aussi bien de la part de beaucoup de Genevois comme de Savoyards qui refusent d'entendre parler de "relations privilégiées", il est évident de souligner combien la métropole lémanique est de fait par sa situation sinon la capitale de la Savoie du moins celle de la Savoie du nord. Cependant Genève n'est pas une ville savoyarde, la plupart de ses habitants même les plus anciens ne sont pas savoyards puisque la ville s'enorgueillit d'avoir été aux XVI° et XVII° siècles un refuge pour tous les protestants européens persécutés par des princes catholiques, enfin elle est plus tournée vers le nord, c'est à dire vers la Suisse que vers le sud vers la Savoie. Il n'empêche qu'historiquement et économiquement la ville ne pouvait manquer d'avoir de fortes relations avec son environnement immédiat qui était et qui est majoritairement savoyard. Certes la cité allobrogique, gallo-romaine et burgonde n'eut pendant le premier millénaire aucun probléme pour être le centre effectif de son bassin naturel étiré entre la Faucille, le Sion, le Salève et le Vuache mais aussi d'un ensemble correspondant à tout le bassin même du Léman. La première rupture vint dès le XIII° siècle avec le développement d'une bourgeoisie locale bien décidée à s'imposer en profitant des luttes entre le comte et l'évêque, quitte à s'entendre passagèrement avec les comtes de Savoie et à rompre avec eux lorsque devenus trop puissants, ces derniers (devenus ducs) se sont emparés effectivement de la ville au début du XV° siècle. Néanmoins les prétentions bourgeoises furent d'autant plus fortes, et finalement victorieuses, qu'elles profitèrent du déclin de la Maison de Savoie dès la mort dAmédée VIII. Dans ces conditions, le ralliement des autorités locales à la réforme n'est que l'aboutissement d'une volonté nette d'indépendance et de rupture mais celle-ci mit presque une décennie à s'accomplir avec le départ non seulement de l'évêque, de ses chanoines, de son clergé et de ses derniers fidèles mais aussi des clans bien décidés à rester fidèles à l'alliance savoyarde. Le vide ainsi créé fut remplie par la masse des immigrés du "Premier Refuge" venus de France, mais aussi d'Espagne, d'Italie et aussi de Savoie. La rupture de fait devint ensuite de droit même si le duc repoussé à Nice et en Piémont après 1536 eut d'abord bien d'autre chose à penser puis après la récupération de la Savoie en 1560 bien assez de difficultés pour reconstruire et réorganiser ses Etats. En 1602, Charles-Emmanuel décida de mettre un terme à tant de délais et de tergiversations d'où la fameuse escalade qui échoua platement tout comme il s'avérait au même moment combien il était impossible aussi de songer à une réconciliation religieuse. En dépit des efforts de (Saint) François de Sales, Genève restait donc protestante et n'avait plus grand chose en commun avec une campagne toute aussi farouchement catholique et donc anti-calviniste, ce qui explique le traditionnel état d'esprit genevois obsédé d'isolement et de défense contre un environnement réputé arriéré et hostile, d'où une ceinture de fortifications qui fit de la ville une des plus grandes places fortes d'Europe jusqu'à leur démolition en 1848-60. L'effort était énorme même si finalement inutile car l'indépendance venait plus sûrement encore de la garantie française d'ailleurs très utile à Paris qui en profitait pour obtenir ici des prêts avantageux et fructueux. De part et d'autre de la frontière genevo-savoyarde, d'un côté le mépris, de l'autre l'amertume et la jalousie mais partout la même méfiance, la même ignorance, aucune liberté pour les catholiques à Genève, mêmes restrictions pour les protestants chez les Savoyards, bien au contraire chacun essaie de soutirer des transfuges de l'autre camp (d'où la faveur pour le jeune Rousseau quittant Genève au début du XVIII° siècle pour se réfugier chez le curé de Confignon puis chez Madame de Warens "spécialisée dans ce genre d'accueil"). Il n'empêche que Genève ne peut se passer des approvisionnements venus des "papistes" et que les Savoyards chanceux (et fortunés) se réjouissent de plus en plus d'aller acheter à Genève des articles de luxe, des montres et des bijoux. C'est d'ailleurs par la Savoie que passent inévitablement les convois reliant Marseille, Gènes et Turin aux ateliers et boutiques de la "parvulissime République" (Voltaire). C'est aussi de Genève qu'arrivent au XVIII° siècle les touristes anglais qui viennent se reposer sur les rives chablaisiennes ou "s'émouvoir" devant les "glacières de Chamouny" (d'où la célébrité du genevois Horace-Bénédict de Saussure premier "escaladeur" du MontBlanc, de "notre Mont-Blanc" comme disent les vieux Genevois). La Révolution marque une nouvelle étape pour la vie locale, puisque dès 1792, les Français envisagent de conquérir Genève pour mettre la main sur son or (hypothétique) et sur ses armes (elles aussi bien hypothétiques), ce qui arrive finalement en 1798 au grand dam des Genevois (conservateurs) mais aussi des savoyards jaloux de voir leurs voisins profiter d'un traité d'annexion qu'ils n'ont pas obtenu eux-mêmes lors de l'invasion française de 1792. Genève devient la préfecture du département du Léman regroupant la vieille république, le pays de Gex, le Chablais, le Faucigny et le Genevois, réalisant une unité impensable jusqu'alors mais bien trop courte pour changer les mentalités puisqu'en 1814, Genève reprend son indépendance. Il n'empêche Genevois et Savoyards ont réappris à vivre ensemble, les Savoyards affluent à Genève profitant de la liberté religieuse (le nouveau curé Vuarin instaurant même une inquiétante et incessante contre-offensive savoyarde) mais les Genevois prennent l'habitude d'aller prendre les eaux à Thonon, Saint-Gervais, Evian, Aix ou tout simplement s'aérer dans les propriétés achetées dans l'ancien duché. Même si Genève s'agrandit de quelques communes savoyardes (et gessiènes), elle n'en refuse pas moins de prendre davantage pour ne pas accroître encore le poids des catholiques dans le nouveau canton. En tous les cas, dès 1815 Genève apparaît de fait comme la capitale de toute la Savoie du nord, où les réfugiés politiques (libéraux et même ensuite de gauche) viennent chercher protection mais aussi les intellectuels et les artistes qui veulent profiter des richesses de ses bibliothèques et instituts, mais c'est à Genève qu'affluent aussi les émigrés savoyards temporaires ou définitifs quittant leurs vallées du Chablais et du Faucigny pour gagner la Suisse mais surtout la France, au grand dam du clergé catholique toujours inquiet de ce qui peut venir de Genève ou seulement transiter par elle. En 1860, le refus de la France de laisser la Savoie du Nord à la Suisse (qui en fait n'en voulait pas non plus) amène celle-ci à créer une "grande zone" incorporant la Savoie du nord dans l'espace économique helvétique, ce qui va favoriser grandement l'agriculture locale mais aussi l'horlogerie du Faucigny et le tourisme du Léman et du Mont-Blanc, même si d'un autre côté Annecy ne cessait de protester contre une coupure économique nuisant à la cohérence du département et même si globalement la "zone" condamnait la Savoie du nord à n'être que le foyer du ravitaillement de Genève sans autre possibilité de développement. Tout ceci va se terminer au lendemain de la première guerre mondiale qui a montré l'importance de la neutralité militaire de la Savoie du nord garantie autrefois par le congrès de Vienne mais qui en développant les nationalismes ramène toute la Haute-Savoie dans le giron français (à l'exception d'une "petite zone" dans le seul bassin de Genève au pied du Salève). Il semble d'ailleurs que Genève en choisissant d'être de plus en plus helvétique et internationale peut se passer de la Savoie. Néanmoins, la nouvelle guerre mondiale va montrer l'inanité de ce rêve. Genève, épargnée de la ruine européenne, va être de plus en plus attractive pour les Savoyards car le progrès des communications permet à ces derniers de rester vivre chez eux et venues d'Evian, de Bellegarde mais de plus en plus d'Annecy et même d'Aix-Les Bains. Des foules de plus en plus grandes (22.300 personnes à la toute fin du siècle, 25.000 en 1992 et plus de 30.000 dix ans auparavant- sans compter 5.300 "Gessiens") vont ainsi se presser chaque jour à la frontière (qui n'en est bientôt plus une), faisant de Genève leur centre réel de vie et apportant en Savoie une masse d'argent telle que la prospérité locale ne peut désormais se concevoir sans l'ancienne ville de Calvin (où depuis longtemps les catholiques ont la majorité de fait). Enfin le canton retourne au département une importante indemnité de "contribution aux charges sociales" faisant ainsi de la HauteSavoie un des départements les plus riches de France. Toute la Haute-Savoie vit désormais dans l'optique genevoise, où chacun se rend au gré de ses besoins sanitaires, culturels, commerciaux à moins que ce ne soit pour ses loisirs alors que dans l'autre sens une foule de Genevois vient s'établir "sur France" y établissant leurs résidences secondaires mais de plus en plus leurs résidences principales. à moins que profitant du change, elle ne se contente de s'y approvisionner ou de s'y promener. La situation humaine de la région s'est donc compliquée, car il est loin le temps de la simple distinction Genevois-Savoyards et il importe maintenant de distinguer en plus les Suisses, les Français mais aussi les internationaux (que ce soit le personnel des grandes institutions, du CERN ou du corps diplomatique mais aussi les innombrables travailleurs venus du monde entier pour fournir les services locaux) et même parmi les Savoyards de la région, il faut distinguer ceux qui travaillent "sur France" et ceux qui travaillent"sur Suisse" Encombrées de frontaliers mais aussi d'entreprises attirées par la puissance genevoise, Annemasse et Saint-Julien ont vu leurs agglomérations se développer au point que désormais le bassin genevois n'est plus qu'une gigantesque conurbation dépassant bientôt le demi-million d'habitants même s'il est bien difficile de l'organiser convenablement du fait de l'inadéquation entre l'économie, la politique et les mentalités. Certes un conseil du Léman existe depuis la guerre pour régler les questions communes entre les cantons de Genève et de Vaud et les départements de l'Ain et de la Haute-Savoie, néanmoins la situation est d'autant plus complexe que le fédéralisme suisse s'oppose au jacobinisme français et que le conseil général d'Annecy doit compter avec le préfet, les ministères parisiens et les autorités régionales de Lyon, le tout étant aggravé encore par les relations "supérieures" entre Berne et Paris et depuis une quinzaine d'années par celles encore plus lointaines entre Bruxelles et Berne. Désormais chacun s'est rendu compte que l'équilibre genevois ne sera résolu que par l'entrée de la Suisse dans la Communauté, évolution fortement souhaitée par les Romands mais encore refusée obstinément par la Suisse alémanique et surtout par les "vieux cantons" de l'est, d'où l'importance des nouveaux traités entre Berne et Bruxelles accordant "faute de mieux" des droits réciproques aux ressortissants de chaque pays et donc d'autant plus importants pour les Hauts-Savoyards et les Genevois. Il n'empêche qu'à plus ou moins longue échéance se posera la question de l'intégration complète de la Suisse dans l'espace européen et en conséquence la grave question de la situation même du département de la Haute-Savoie déchiré entre sa tradition savoyarde, son actuelle intégration rhonalpine et l'attrait d'un centre économique lémanique. Plus les frontières entre Etats s'atténuent, plus les genres de vie se rapprochent, plus les localismes semblent se renforcer, d'où une inadéquation constante entre la vie matérielle et les mentalités. Certes tout ceci peut n'être qu'une étape transitoire dans un processus d'unification mais rien n'est moins sur pour le moment. On n'échappe pas à l'histoire. On s'est souvent demandé ce que serait devenue la région si Genève n'avait pas choisi la réforme (ou si les Savoyards avaient réussi l'Escalade de 1602). En fait ces questions sont dépassées car, en dépit de l'histoire et des différences de mentalité, Genève, malgré elle et malgré les Savoyards, est devenue, qu'on le veuille ou non, une ville sinon savoyarde du moins une capitale locale avant même d'être une ville internationale ou suisse.
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