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LA LITTERATURE SAVOYARDE
du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle

Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

SOMMAIRE

EXPERTS
  • Introduction
  • I - Les lettres patoises
  • A - Avant le XVIe siècle
  • B - Du XVIe au XXe siècle
  • C - Amélie Gex
  • II - A l'aube d'une littérature
  • A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie
  • B - Un humaniste européen : Guillaume Fichet
  • III - L'illustration des lettres savoisiennes
  • A - Un humaniste politique et un prêlat : Claude de Seyssel
  • B - François Bonivard
  • C - Une littérature populaire : le théâtre religieux
  • D - Marc Claude de Buttet
  • E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand
  • F - François de Sales
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    L'illustration des lettres savoisiennes

    C - Une littérature populaire : le théâtre religieux

    Personne n’ignore la fortune du théâtre religieux en France au Moyen Age, en particulier la prolifération des mystères au XVe siècle. La Savoie n’a pas montré moins de ferveur pour les évocations dramatiques de l’Ancien et du Nouveau Testament.

    On sait que le Parlement de Paris avait interdit la représentation des mystères en 1548 : l’esprit en avait dégénéré avec l’indécence. Cette décision n’avait pas eu d’effets dans la province française. Elle ne pouvait pas en avoir dans le duché, du moins après 1559. En tout cas le goût du théâtre religieux s’y prolongea longtemps ; on joua des Mystères à Beaune au XVIIIe siècle et jusqu’en 1805 à Giaglione ou Jaillon entre le Mont-Cenis et Suse.

    Cette littérature populaire n’a rien à voir avec les drames religieux représentés à la Cour de Savoie au XVe siècle ou les pièces d’écoles, composées par les professeurs, ni avec la Dioclétiane de Jean Sybille, un notaire de Lanslevillard, représentée entre 1580 et 1590, qui imite la tragédie française de Robert Garnier "Cornélie" et dont le manuscrit a été récemment transcrit par G. Tuaillon (14 196 vers). Une autre Dioclétiane a été écrite entre 1720 et 1725 par Jean Brodel, curé de Chaumont (Chiomonte) dans le Val de Suse. Elle a été éditée par Valerio Coletto en 1998. C’est une imitation, parfois une copie, des Polyeucte de Corneille et de l’Andromaque de Racine.

    Les Mystères savoyards ont été étudiés par Jacques Chocheyras dans une thèse parue en 1971. Depuis cette époque, une caisse de manuscrits a été trouvée à Saint-Jean-de-Maurienne. Elle appartient à des descendants de Florimond Truchet qui, au XIXe siècle, avait redécouvert ce théâtre religieux. Les manuscrits ont été filmés par les Archives de Chambéry. Ils comportent une Passion, le Mystère de l’Antéchrist et du Jugement, une grande partie de l’Histoire de Monseigneur Saint-Sébastien (Lanslevillard 1567) et la Dioclétique de Sybille. Le fonds Truchet permet d’avoir l’ensemble du Mystère de l’Antéchrist, connu partiellement grâce au chanoine Louis Gros et tout le Mystère de Saint-Sébastien, dont François Rabut avait édité presque toute la première journée dans les Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie (1872, T.13).

    On a cru longtemps que les pièces avaient été composées par des auteurs locaux. En fait, elles ont été l’œuvre "d’arrangeurs". M. Chocheyras l’a montré à propos de la Patience Job, dont il a retrouvé le manuscrit complet, déposé actuellement aux archives de Savoie. Issu d’un texte primitif de l’Ouest, ce mystère donne naissance à des éditions imprimées à Lyon. Celles-ci servent d’archétypes à des intervenants qui les modifient au cours des représentations successives. Leurs modifications qui apparaissent dans les surcharges ou des feuillets intercalaires s’expliquent par des motifs divers. On vise une meilleure édification des fidèles. Ou bien on donne une place plus importante au caractère populaire de la représentation en introduisant un "fou" dans un texte qui n’en comporte pas. Ou encore comme dans l’Histoire de Saint Martin, joué en 1565, à Saint-Martin-la-Porte, on fait parler patois certains personnages.

    Une fois le texte mis au point (création ou adaptation) la représentation est l’œuvre d’une communauté entière. Tous les habitants participent aux frais, parfois très élevés, sauf les pauvres. Les acteurs fort nombreux – ils sont plus de cent dans la première journée du Mystère de l’Antéchrist représenté à Modane en 1580 – sont pris parmi eux. Certains peuvent accepter de "s’accoutrer" à leurs dépens. D’autre part, les décors somptueux réclament de nombreux ouvriers. Une machinerie grandiose frappe l’imagination. Pour la représentation de l’Antéchrist en 1606 à Modane, on dépense jusqu’à 30 kg de poudre. On fit même venir un chameau de Turin par le Mont-Cenis.

    La représentation peut durer quatre journées : ainsi la Passion de Saint-Jean-de-Maurienne en 1573. C’est alors une population considérable qui afflue dans la localité.

    Mais cet enthousiasme ne suffit pas à expliquer une situation particulière à la Savoie. Les représentations de pièces religieuses ont connu un développement exceptionnel dans la seconde moitié du XVIe siècle et au tout début du XVIIe, à peu près exclusivement en Maurienne, et dans la partie franco-provençale de la Vallée de Suse. Il y a là une donnée curieuse. Mais c’est un fait : une trentaine de représentations de 1542 à 1609 à Modane, Lanslevillard, Beaune, Bessans, Sollières, Termignon, Albiez-le-Vieux, Saint-Martin-la-Porte, Fontcouverte, Saint-Michel-de-Maurienne, Jarrier, Saint-Rémy, Saint-Jean d’Arves, Valmeinier, Venalzio (Venaus) et Meana di Susa.

    Pourquoi ? L’explication a été donnée par M. Chocheyras. On constate que tous ces mystères ont été joués dans une région de passage particulièrement fréquentée, donc plus exposée aux épidémies de peste. On fait des vœux pour écarter le fléau. Quand on joue un drame religieux, on accomplit une liturgie de reconnaissance. En somme, la représentation d’un mystère est analogue à l’édification d’une chapelle votive (on sait qu’il y en a beaucoup en haute Maurienne).

    Il reste que cette "liturgie" communautaire suppose un certain niveau d’instruction. La langue utilisée est normalement le français. Et un français versifié. Or, la langue couramment utilisée par la habitants est le savoisien, parler local. Mais justement F. Truchet dans son Histoire de Monseigneur Saint-Martin souligne que l’Eglise de Maurienne avait apporté un soin particulier à l’enseignement du français, même dans les bourgs les plus reculés de la montagne.

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