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LA LITTERATURE SAVOYARDE
du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle

Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

SOMMAIRE

EXPERTS
  • Introduction
  • I - Les lettres patoises
  • A - Avant le XVIe siècle
  • B - Du XVIe au XXe siècle
  • C - Amélie Gex
  • II - A l'aube d'une littérature
  • A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie
  • B - Un humaniste européen : Guillaume Fichet
  • III - L'illustration des lettres savoisiennes
  • A - Un humaniste politique et un prêlat : Claude de Seyssel
  • B - François Bonivard
  • C - Une littérature populaire : le théâtre religieux
  • D - Marc Claude de Buttet
  • E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand
  • F - François de Sales
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    Les lettres patoises

    B - Du XVIe au XXe siècle

    Les Noëls constituent une littérature abondante : on en a beaucoup imprimé en France dès le XVIe siècle. Après ceux de Nicolas Martin, la Savoie a eu ceux de Bessans probablement composés à la fin du XVIIe siècle. Le patois y a sa place. Six Noëls ont été recueillis par Florimond Truchet et publiés avec la traduction dans les travaux de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Maurienne (2ème vol., 1867). Ils ont été republiés et retraduits, sur un texte parfois légèrement différent, par Jeanne Ratel, en 1978, Imprimerie Gaillard, Saint-Alban-Leysse.

    Pour rester dans le domaine religieux, une longue pièce de vers de 1563 loue Emmanuel-Philibert d’avoir jugulé l’hérésie protestante et fait des vœux pour la famille ducale. Cette œuvre a été publiée par Mugnier dans les Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie en 1892, T. XXXI. La chanson spirituelle en patoay de la guerre contre Genève (1590) est un texte anticalviniste rédigé par Jean Ménenc, originaire de Cluses.

    Un certain nombre d’œuvres qui relèvent de la satire politique dirigée par les Genevois ou les Lyonnais contre la Savoie et son duc, ont été publiés de 1594 à 1604 sous le titre de Moqueries savoyardes par Anne-Marie Vurpas aux éditions de la Manufacture en 1986. Ils sont écrits en patois genevois mêlé, selon Tuaillon, de marques lyonnaises. Ils sont de la même veine que la célèbre chanson de l’Escalade : Cé qué laino, "celui qui est là-haut" contre la tentative de Charles-Emmanuel de s’emparer de Genève. La Conspiration de Compesières (1695) d’un certain Jean Mussard de Genève a été publiée par Claude Barbier et Olivier Frutiger en 1988 aux éditions de la Salévienne.

    Si, du point de vue linguistique, ces œuvres offrent un réel intérêt pour l’ancien savoyard, on ne peut pas dire qu’elles se rattachent au point de vue de l’histoire à la littérature savoyarde, et encore moins Lyon n’étant pas partie du duché à l’époque où elles furent écrites.

    On trouve dans l’ouvrage de J. Tiersot : Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises, plusieurs chansons en patois savoyard. La chanson patoise est un genre qui a été largement pratiqué au XIXe siècle et plus tard. Les auteurs, sans donner la musique qui doit accompagner le texte, signalent qu’ils écrivent pour tel ou tel air connu. Il y a là des traits caractéristiques des œuvres dont on va parler.

    Le XIXe siècle et la première moitié du XXe virent fleurir une abondante littérature patoisée. Jean-François Ducros, né à Sixt en 1775, professeur de Droit à Fribourg où il mourut en 1824, était resté fidèlement attaché à sa vallée du Giffre où il revenait chaque année. Il n’a laissé qu’une très mince production, mais typique : deux chansons à succès d’une portée morale et religieuse, l’une destinée à mettre en garde ceux qui émigrent à Paris, contre le risque de perdre leur âme, l’autre évoque la vie toute simple et pure du pâtre des montagnes. Le texte est un témoignage linguistique intéressant et rejoint, d’autre part, le mythe du bon Savoyard vertueux.

    Joseph Béard était né à Rumilly en 1805. Il y mourut en 1872. Officier de santé, proche de ses amis paysans, il puise son inspiration dans sa petite patrie. Il s’est fait l’écho de la rivalité qui opposa longtemps Rumilly et Annecy. Il met en scène des humbles, non parfois sans truculence. Ses poèmes furent sauvés de l’oubli par Aimé Constantin, le grand spécialiste du patois savoyard, qui les publia à Annecy en 1888, en les accompagnant d’une traduction.

    On ne saurait énumérer ici les nombreux patoisants modernes dont J. Désormaux a dressé une liste imposante dans sa Bibliographie. On y relève, entre autres, les noms de Charles Collombat, Louis Terrier, Alfred Desservetaz, Joseph Fontaine, Just Songeon. Ce dernier émerge parmi les maîtres de la IIIe République qui étaient stricts dans leur école sur l’emploi du français, mais continuaient à pratiquer la langue de leur enfance paysanne quand ils avaient quitté leur classe. C’était d’ailleurs le cas de tous les ruraux qui furent scolarisés à la fin du XIXe siècle jusqu’à la guerre de 1914.

    Songeon, quant à lui, était né en 1880 au village de la Combe, à Sillingy. Il mourut à Paris, en mars 1940. Il repose dans son village natal depuis 1976. Il était professeur à l’école primaire supérieure d’Annemasse lorsqu’il publia à l’Imprimerie Grandchamp Les coups de Mula du Ptiou de la Comba, (prononcer Mula avec accent sur Mu et Comba avec accent sur Com), les "Coups de Mule du Petit de la Combe". Non daté (1907), le recueil fut réédité pour la troisième fois en 1920 à Annecy, puis partiellement reproduit avec des textes de prose aux "Presses de Savoie" à Ambilly-Annemasse, en 1980, sous le titre Just Songeon et le patois savoyard. Les poésies sont inspirées par la campagne, le printemps, la moisson. Le molardier ou trimardeur qui marche dans le froid de la nuit de Noël en pensant à sa mère et à son enfance est émouvant. Les conscrits et la guerre tiennent une bonne place dans l’inspiration de l’ancien combattant de 1914.

    Le vocabulaire de Songeon est très riche, fait de termes significatifs jusqu’au réalisme le plus cru :

    Lô grou tavans rossets, as grous qué d’bartavelles
    V’nont s’pliantâ, l’cu dré hiaut, diê la pè coçhon.

    Prononcer l’s de as, çh de coçhon note l’interdentale comme "th" anglais. Il s’agit des taons qui attaquent les moissonneurs : "Les gros taons roussâtres, aussi gros que des tavelles (billes de bois pour faire tendre les cordes des chariots chargés de foin ou de blé) viennent se planter, le cul en l’air, dans la peau de la nuque".

    Songeon fut un défenseur fervent du patois, sinon du régionalisme, lequel, semble-t-il, ne devait mal s’accorder à ses convictions communistes.

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