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LA LITTERATURE SAVOYARDE
du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle

Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

SOMMAIRE

EXPERTS
  • Introduction
  • I - Les lettres patoises
  • A - Avant le XVIe siècle
  • B - Du XVIe au XXe siècle
  • C - Amélie Gex
  • II - A l'aube d'une littérature
  • A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie
  • B - Un humaniste européen : Guillaume Fichet
  • III - L'illustration des lettres savoisiennes
  • A - Un humaniste politique et un prêlat : Claude de Seyssel
  • B - François Bonivard
  • C - Une littérature populaire : le théâtre religieux
  • D - Marc Claude de Buttet
  • E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand
  • F - François de Sales
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    A l'aube d'une littérature

    A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie

    Nous l’avons dit, l’histoire littéraire de la Savoie n’est pas antérieure à la seconde moitié du XIVe siècle. Le premier texte est celui d’Othon III de Grandson (1340 ? 1350 ? – 1397), "vaillant chevalier de Savoie", comme dit Froissart, dans la grande Savoie médiévale. Il eut des activités multiples. Il combattit pour l’Angleterre en 1372 et 1379. Dans l’intervalle, il avait été un temps captif en Espagne. Il eut la confiance d’Amédée VI, puis fut dénoncé comme instigateur du soi-disant empoisonnement du Comte Rouge Amédée VII, mort en réalité du tétanos. Il fut contraint à un duel judiciaire, et tué par Gérard d’Estavayer, à Bourg en Bresse.

    Homme de guerre valeureux, il fut connu comme tel, et aussi pour le drame de sa mort bien plus que comme poète de l’amour courtois. Pourtant, Chaucer le tenait comme excellent en vers, de même qu’en Espagne le marquis de Santillane ; et Martin le Franc le cite avec Charles d’Orléans. Au début du XVIe siècle, le nom de Grandson figure encore dans le Jardin de Plaisance, un célèbre recueil collectif qui se vendait chez Antoine Vérard, à Paris. Othon avait lu l’œuvre de Guillaume de Machaut, dont la codification rhétorique des formes fixes comme la ballade imposèrent à la poésie française une longue tradition. Il fut aussi lié un moment avec Eustache Deschamps qui, ont le sait, a rimé sur les Alpes et sa traversée du Mont-Cenis.

    Le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris avait chanté l’amour et la conquête difficile de la dame. L’amour a presque l’unique place dans l’œuvre de Grandson, un amour source de continuelles douleurs pour l’amant.

    Le poète a écrit de nombreuse pièces où intervient saint Valentin qui tiendra une grande place dans l’œuvre de Charles d’Orléans. La longue Complainte de saint Valentin raconte comment le poète vit "la merveille du monde" qu’il voulu "servir" jusqu’à la mort. Le poème s’inspire d’une coutume anglaise : le 14 février, tout chevalier devait choisir une dame et la servir fidèlement durant une année.

    On comprend aisément que le Vaudois utilisait, quand il écrivait, le français de Paris : celui-ci favorisait également ses relations européennes.

    La littérature se développera à partir du XVe siècle. Mais les données sont complexes. Faut-il considérer comme intégré aux lettres savoyardes Martin Le Franc, l’auteur du Champion des Dames, un vaste poème dans la ligne de la querelle des Femmes au Moyen Age et qui est dédié à Philippe le Bon, et de l’Estrif (dispute) de Fortune et de Vertu, qui est un sujet non moins rebattu ? Le Franc était né à Aumale en Normandie vers 1410, avait fait sa théologie à Paris. Assistant au concile de Bâle, il devint secrétaire de Félix V, alias Amédée VIII, protonotaire apostolique et prévôt de l’Eglise de Lausanne. Louis Ier en fit un maître des requêtes et Nicolas V lui garda ses titres après l’abdication de Félix V. Rien dans l’œuvre de Le Franc ne le rattache à la réalité locale ; il écrit lui aussi en français. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il donnait à la Cour de Savoie un éclat particulier par sa culture littéraire.

    Tel est le cas d’Antitus dont la vie est fort peu connue, mais qui fut au service du prince évêque de Lausanne, le célèbre Aymon de Montfalcon, présent dans une bonne partie de l’œuvre. Antitus se dit aussi chapelain et sommelier de la chapelle du duc de Savoie, Philibert II (1480-1504). Il écrit tout à fait dans le style de ceux qu’on appelle dans l’histoire de la littérature française les Rhétoriqueurs : les longues phrases du Portail du Temple de Boccace sont typiques, ainsi que les jeux sur les mots. Dans les Quatre eages passées (V.232), il utilise le mot alpes "hauts sommets". Mais il n’y a rien là de typiquement local. Cet emploi se trouve chez les poètes latins.

    Le cas des chroniqueurs est analogue [4]. A un moment où l’Etat savoyard est haussé au niveau européen, leur travail répond aux souhaits des princes d’avoir auprès d’eux un écrivain professionnel qui raconte leur règne et mette en vedette la brillante antiquité de leur famille. C’est aussi une façon de susciter chez leurs sujets dispersés la fierté d’appartenir à un même peuple. Or, un seul chroniqueur est Savoyard. C’est Jean Servion, qui était citoyen et syndic de Genève. Il écrivit à Loches, où il avait suivi Philippe de Bresse emprisonné par Louis XI (1464-1466). Perrinet Dupin, auteur d’un roman de chevalerie, Philippe le Madien, et surtout de la Chronique du Comte Rouge, était de la Rochelle. Dans les documents de la Chambre des Comptes de Savoie, il est qualifié de "cronicarum compositor" (1477). Tous deux s’inspirent de Jean d’Orville, dit Cabaret, dont la Chronique bien antérieur date de 1419. Cabaret était, lui, atrébate.

    Tous ces textes, où il ne faut pas chercher un esprit critique systématique – ce n’est pas leur objet de démêler le vrai du faux – valent néanmoins par leur témoignage : ils trouvent en soi leur propre justification. Ils sont agréables à lire quand ils ne se perdent pas dans les méandres des phrases, à la manière des Rhétoriqueurs, comme chez Perrinet Dupin. Aucun n’est écrit en dialecte. Les auteurs ne sont pas originaires de la Savoie ou s’ils le sont, comme Servion, ils utilisent une langue qui avait déjà une longue tradition écrite et qui, en France avait imposé sa suprématie aux dialectes depuis longtemps. C’est que la Savoie était, sur le plan linguistique, dans la même situation que la Bourgogne avec laquelle ses relations furent nombreuses et étroites à la fin du XIVe siècle et au XVe siècle. Constituée au XVe siècle par Philippe le Bon, étendue de Dijon aux Flandres, la Bourgogne fit trembler le roi de France. Mais aucune grande œuvre n’a été écrite en bourguignon, la capitale se trouvant dans la mouvance française depuis trop longtemps.

    Ce n’est pas à dire qu’on ne trouve pas des termes locaux dans les textes en question. Dans celui de Cabaret, il y a des mots savoyards : sonjon, le sonjon du lac, pour le "bout du lac", comme on dit encore en Savoie le "sommet d’un champ", même plat, pour l’extrémité d’un champ. Le molard, le "tertre" est bien connu en francoprovençal. Bestiame, "bétail", est un italianisme, encore que le patois savoyard connaisse bien bétian pour "bête". Sentir est italien pour "entendre" (passim), probablement aussi fans d’a pié, à côté d’enfans de pié, cf. fante, fanteria. Mais il est exclu que tous ces termes soient de Cabaret. Ils sont évidemment l’œuvre d’un copiste savoyard ou piémontais. En revanche, c’est sans doute Servion qui a écrit amollu, "aiguisé", chappui, "menuisier" , croer, "ébranler", piémontais croé, italien Crollare ; molart, comme plus haut. Mais ces traits n’impliquent pas que l’auteur ait écrit en francoprovençal. Il a usé de la koinê française avec des marques dialectales. Chez Cabaret, ces marques sont du copiste.

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