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Joseph et Xavier de Maistre
Auteur : Pawel MATYASZEWSKI, professeur à l’Université Catholique de Lublin
SOMMAIRE

EXPERTS
  • Présentation
  • Ephémérides maistriennes
  • Etat de la recherche + Notes
  • Bibliographie de Joseph de Maistre
  • Bibliographie de Xavier de Maistre

  • LIENS
  • Maistre Homepage par Mr Richard Lebrun, University of Manitoba

    A VOIR SUR SABAUDIA.ORG
  • Les archives de la famille de Maistre déposées aux Archives départementales de la savoie
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    ETAT DES RECHERCHES : HISTOIRE ET TENDANCES DES ETUDES MAISTRIENNES

    par Pawel MATYASZEWSKI

    Professeur à l'Université catholique de Lublin

    extrait de

    La Philosophie de la société ou l'idée de l'unité humaine selon Joseph de Maistre,

    RW KUL, Lublin, 2002, pp. 27-53.

    Le sort posthume de l'œuvre et de la pensée de Joseph de Maistre offre un paradoxe saisissant. D'un côté, presque aussitôt après sa mort, on commence à voir en lui "l'homme des doctrines anciennes, le prophète du passé", défenseur farouche d'un monde qui disparaît et que l'"on voudrait en vain ressusciter" 1. On ne veut découvrir dans son oeuvre qu'un éloge politique et religieux de l'absolutisme et de l'autocratie, éloge formulé par un fanatique "endormi au sein de ses souvenirs qu'il prenait pour des prévisions " 2. C'est ce portrait d'un, penseur réactionnaire, attaché à un système de principes archaïque et vieilli, qui est devenu l'image-cliché de Joseph de Maistre, par laquelle on a habituellement tendance, jusqu'aujourd'hui encore, à identifier l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg 3.

    De l'autre côté, il est tout de même très curieux de constater que ce portrait d'un écrivain démodé n'a jamais empêché de porter à Joseph de Maistre un vif intérêt qui continue à susciter tout autant des opinions différentes sur lui que des interprétations toujours possibles de son œuvre. Comme l'a très bien prédit Sainte-Beuve à propos de Joseph de Maistre, "tout en le combattant, on l'abordera, on le suivra" 4. Hostile au conservatisme de la pensée politique et religieuse maistrienne, Émile Cioran parle même du paradoxe de l'auteur de Du Pape, en constatant que "c'est précisément par le côté odieux de ses doctrines qu'il est vivant" 5.

    En effet, loin d'être un auteur oublié, Maistre attire depuis presque deux siècles une attention toute particulière qui fait que, en dépit de son portrait habituel, il est un penseur que l'on étudie constamment et dont le nom doit se trouver obligatoirement dans l'histoire de la pensée française 6. Présent dans la plupart des synthèses de la philosophie politique où il apparaît comme un auteur de référence presque classique, il est souvent mentionné ou même cité 7; de même, il retient continuellement l'attention de plusieurs travaux de recherches, et Jean-Yves Pranchère a bon droit de parler de la "persistance de la pensée maistrienne" dans la réflexion critique moderne" 8.

    Dans la fortune posthume de l'œuvre de Joseph de Maistre, il est très intéressant de remarquer que, avant qu'il ne devienne l'objet d'intérêt d'études critiques au sens propre du terme, il attire tout d'abord l'attention du monde littéraire et philosophique français de la première moitié du XIXe siècle. Les premiers romantiques se rendent assez vite compte de la dette- qu'ils doivent à la pensée historiciste de Maistre et à son insistance sur le rôle civilisateur de la religion ou, plus généralement, à son système métaphysique. Le jeune Victor Hugo emprunte à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg certaines idées pour son Han d'Islande, parmi lesquelles on découvre le fameux motif maistrien, sur le bourreau 9. On ne saurait oublier non plus la fascination que témoignent à l'œuvre maistrienne Gérard de Nerval 10 et, malgré leurs hésitations, Alphonse de Lamartine 11 et Pierre-Simon Ballanche 12. On connaît également les liens étroits qui unissent le système de pensée religieuse de Maistre et ceux de Félicité de Lamennais 13, de Louis de Bonald 14, et même de John Newman en Angleterre 15, et on sait en même temps de quelle manière enthousiaste Auguste Comte reconnaît en "l'illustre de Maistre" 16 l'un de ses maîtres à penser 17. Enfin, fascinés par son talent d'écrivain et de philosophe, Honoré de Balzac salue en lui un "aigle penseur" 18, tandis que Charles Baudelaire avoue avec toute franchise: "Maistre, le grand génie de notre temps - un voyant" 19.

    Le premier travail critique de l'oeuvre maistrienne n'apparaît que vers le milieu du XIXe siècle 20. Il s'agit de l'article que Sainte-Beuve insère en 1843 dans la Revue des Deux Mondes et par lequel il prétend offrir un nouveau portrait de Joseph de Maistre 21. Celui-ci, considéré jusqu'alors comme un ultramontaniste fanatique et un partisan farouche du pouvoir fort, reçoit avec l'étude de Sainte-Beuve l'image d'un auteur dont la pensée n'est pas aussi réactionnaire que le croit obstinément l'opinion commune 22. Sainte-Beuve rappelle le libéralisme maistrien d'avant la Révolution, analyse l'hostilité du jeune sénateur savoyard vis-à-vis de l'absolutisme monarchique et, avant tout, propose une des premières interprétations de son système de pensée. Ambitionnant d'"élever de plus en plus haut son nom et l'autorité de son esprit parmi les hommes" 23, Sainte-Beuve non seulement découvre en Joseph de Maistre "un philosophe politique du premier ordre", mais il le classifie également parmi ceux qui "donnent le plus à penser sur les destinées et la direction future des sociétés modernes" 24.

    L'étude de Sainte-Beuve, même si elle ne déclenche pas, par elle-même, une véritable série d'études critiques, contribue pourtant très fort à un authentique regain d'intérêt pour l'oeuvre de Joseph de Maistre. On voit- cela se manifester surtout, dans la deuxième moitié du XIX' siècle, par le souci éditorial de faire mieux connaître les textes maistriens afin de les rendre, aussi bien que leur auteur, plus familiers auprès du public. On retrouve et fait publier surtout ses textes inédits ou tout simplement oubliés, en grande partie sa correspondance tant privée que diplomatique. En 1851, le fils de Joseph de Maistre, Rodolphe, fait paraître ses Lettres et opuscules inédits, riche choix de plusieurs lettres et de quelques textes retrouvés dans des archives de famille 25. Cet ouvrage est suivi, peu de temps après, d'un double recueil important d'une majeure partie de la correspondance diplomatique connue de Joseph de Maistre, publié par les soins d'Albert Blanc. En 1858, celui-ci fait paraître les Mémoires politiques et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre 26, qu'il complète ensuite, en 1860, par la Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre 27. En 1870, Charles de Maistre, un autre descendant de la famille, fait publier les Œuvres inédites de Joseph de Maistre, un intéressant mélange d'écrits maistriens inconnus 28. Enfin, un peu plus tard, on voit la première tentative d'éditer l'ensemble des textes de Joseph de Maistre sous le nom des Œuvres complètes, qui paraissent en 14 volumes, entre 1884 et 1887, grâce au libraire lyonnais, Emmanuel Vitte 29.

    On peut constater que l'importance de toutes ces éditions posthumes des oeuvres de Joseph de Maistre 30 peut être mesurée sur des niveaux différents mais du même intérêt. Tout d'abord, par leur souci incontestable de compléter l'ensemble dispersé des textes maistriens, elles contribuent sans aucun doute aussi bien à les préserver pour la postérité qu'à rendre possible leur meilleure connaissance. En dépit des lacunes que contiennent ces éditions, il faut dire qu'aucune étude sérieuse n'est possible, même aujourd'hui, sans que l'on n'y ait recours. Si elles ne constituent pas l'ensemble de tous les textes que l'on connaît actuellement de Joseph de Maistre, elles sont pourtant une source précieuse des documents maistriens, surtout que beaucoup d'entre eux n'ont jamais été réédités. D'un autre côté, et ceci surtout grâce à l'immense choix de la correspondance familiale, ces éditions permettent également de mieux voir le personnage même de Joseph de Maistre, son caractère, sa vie privée, en rappelant que derrière l'auteur que l'on croit connaître se cache aussi l'homme que l'on ignore 31. Ensuite, toutes ces publications posthumes des textes de Joseph de Maistre enrichissent non seulement son portrait biographique mais également, sinon surtout, font mieux connaître et comprendre son système de pensée. Elles dévoilent plusieurs de ses idées politiques, religieuses et philosophiques, de même qu'elles prouvent que son portrait idéologique est loin d'être aussi simple et homogène que l'opinion publique désire le voir habituellement 32.

    Enfin, et c'est là que réside leur véritable importance, les éditions posthumes des oeuvres maistriennes donnent naissance, vers la fin du XIXe siècle, à toute une série de travaux critiques consacrés à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg 33. On voit surtout paraître de nombreuses études biographiques qui se proposent aussi bien de révéler les détails de la vie de Joseph de Maistre que de retracer son itinéraire intellectuel et culturel. Il faut mentionner ici les études les plus importantes à cet égard, celles d'Amédée de Margerie (1883) 34, Maturin de Lescure (1892) 35, Georges Cocordan (1894) 36, Daniel Leroux (1894) 37, mais le plus grand mérite dans ce domaine revient sans aucun doute, à cette époque, à François Descotes 38. Dans ses deux études capitales consacrées à la vie et à l'oeuvre de Joseph de Maistre avant et pendant la Révolution, Descotes se sert d'une documentation solide, puisée dans des archives savoyardes et suisses, laquelle met en relief beaucoup d'informations jusqu'alors inconnues. Par sa grande érudition et grâce à son souci infatigable du détail, Descotes arrive à focaliser la biographie et l'œuvre maistriennes sur un vaste champ historique et sociologique, ce qui permet de confronter l'esprit de Joseph de Maistre avec celui de son époque. Ainsi connaît-on mieux, dès lors, le contexte intellectuel dans lequel est apparue et s'est formée la philosophie maistrienne, de même que l'on comprend plus aisément le climat culturel et historique qui l'a déterminée et développée.

    La charnière des XIXe et XXe siècles est marquée aussi par l'apparition de certains ouvrages critiques qui ambitionnent tout autant de dessiner le portrait intellectuel de Joseph de Maistre que d'analyser de plus près son système de pensée. En 1891, conscient de la complexité des idées maistriennes qui, surtout à la lumière des publications posthumes de ses écrits, offrent bien des contrastes, Emile Faguet se propose de "voir comment ils se sont réunis et accordés dans un seul homme" 39. Soupçonnant en lui" la figure intéressante d'un esprit du XVIIIe siècle contre les idées du XVIIIe siècle", Faguet explique et prouve comment, sans être contradictoire, Maistre a su offrir "une des plus belles joutes de dialectique dont on ait jamais eu le spectacle" 40. Son analyse se concentre surtout sur le côté idéologique de la pensée maistrienne, riais elle touche également la question de la méthode de travail de l'écrivain et de son style, surtout dans le contexte intellectuel de l'époque des Lumières. Cette lignée d'un portrait intellectuel, appuyé sur des fragments choisis des pensées de Joseph de Maistre, est prolongée en 1895 par Clément de Paillette qui, à la lumière des premiers textes inédits du jeune Maistre, propose de retracer la voie d'un penseur libéral, ouvert à l'esprit et aux idées des Lumières 41. Intéressé, lui aussi, par le côté politique de la pensée maistrienne, Jean Mandoul rappelle, en 1899, les activités diplomatiques de Joseph de Maistre au service de la Maison de Savoie, et tient à découvrir en lui un homme politique de grande envergure 42. En 1901, Eugène Grasset fait une analyse intéressante de l'ensemble de l'œuvre maistrienne, dans laquelle il découvre un système de pensée cohérent et doctrinal, soumis à une méthode de démonstration ordonnée et lucide 43.

    Presque en même temps, François Paulhan (1893) 44 et Paul Chavanne (1899) 45 proposent un portrait intellectuel fort intéressant de Joseph de Maistre, par lequel ils annoncent une tendance toute neuve dans les recherches maistriennes. Conscients que, jusque là, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg figure dans l'opinion publique et critique comme avant tout un écrivain politique, défenseur de la monarchie et de l'Eglise catholique, ils s'efforcent de mettre en relief "l'importance philosophique de l'oeuvre de Joseph de Maistre" 46, convaincus, tous deux, qu'il faut découvrir en lui "plus le philosophe que le chrétien et le royaliste" 47. Ce nouveau regard sur l'auteur de Du Pape donne bientôt naissance à quelques études critiques comparatives capitales, dont l'importance consiste surtout à dévoiler le côté philosophique du système de pensée maistrien. Si, en 1900, Georges Legrand signale la possibilité de juxtaposer les noms de Maistre et de Bonald 48, Fernand Caussy cherche, en 1906, des points communs entre l'œuvre de l'auteur des Considérations sur la France, surtout par ses idées sur les sacrifices, et la philosophie allemande de Nietzsche 49 et de Schopenchauer 50. Ensuite, en 1910, Eugène Nys inaugure la tendance à associer la personne et la pensée maistriennes avec le nom de Louis-Claude de Saint-Martin 51, tandis qu'en 1920, Ernest Seillière poursuit cette série d'études comparatives, en confrontant, en précurseur, la pensée philosophique de Maistre avec celle de Jean-Jacques Rousseau 52. Un peu plus tôt, en 1912, on voit paraître le premier travail considérable consacré à l'ensemble du système de pensée maistrien, dans lequel Alois Röck s'efforce de le présenter comme un tout métaphysique profondément réfléchi et rigide, ayant une valeur philosophique homogène et intrinsèque 53.

    Presque en même temps, Camille Latreille entreprend une série d'études remarquables sur la pensée théologique de Joseph de Maistre 54. L'auteur analyse le fondement doctrinal du catholicisme papal de Maistre et veut y voir un système religieux cohérent qui possède une conséquence de principes rigoureuse. Latreille est le premier à chercher les racines théologiques de la pensée religieuse maistrienne, et à les confronter avec le jansénisme et le gallicanisme. De plus, il compare aussi les idées religieuses de Maistre avec celles de Bossuet, afin de prouver que, en dépit de leur providentialisme soutenu, "les deux grands athlètes de la religion ont suivi des voies très diverses et se sont trouvés en opposition l'un avec l'autre" 55. En 1917, la juxtaposition des noms et des pensées de Maistre et de Bossuet sera reprise, dans un sens pour ainsi dire contraire, dans la remarquable étude de Louis Arnould qui démontre en quoi les deux auteurs sont proches, malgré toutes les différences qui les séparent 56. Même si ces dernières sont évidentes, elles n'empêchent pas de découvrir comment Maistre, "plus en philosophe qu'en théologien" 57, reprend certaines idées du système de pensée métaphysique de Bossuet.

    Le centenaire de la mort de Joseph de Maistre provoque un véritable regain d'intérêt pour l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, et déclenche une nouvelle série d'études critiques à son sujet. De toute évidence, certains travaux ne se contentent que de rappeler la silhouette de Maistre et son rôle dans l'histoire de la pensée française, donc de répéter ce qui a été dit par les études antérieures 58. En revanche, d'autres critiques proposent un nouveau regard sur l'auteur des Considérations sur la France, et l'on peut remarquer qu'ils ont avant tout le souci de mettre à jour et d'analyser un épisode capital, mais complètement oublié, de la vie de Joseph de Maistre, c'est-à-dire son appartenance à la Franc-Maçonnerie et le caractère de ses activités dans les loges. Afin de rappeler et de mieux étudier ce point biographique encore mal exploré, sinon tout à fait ignoré, on tient à dévoiler les textes maçonniques de Joseph de Maistre, jusqu'alors inédits et tout simplement tenus secrets 59. Il s'agit tout autant de compléter par là la biographie maistrienne que de dévoiler le côté mystique de sa pensée, en insistant sur l'empreinte maçonnique de ses réflexions. Il faut mentionner ici surtout les études capitales de François Vermale, (1921 et 1927) 60, celles de Georges Goyau (1921) 61 et de Paul Vuillaud (1926) 62.

    Sans aucun doute, la meilleure étude sur cette question, étude qui reste encore aujourd'hui un travail de référence capital, est celle d'Emile Dermenghem, Joseph de Maistre mystique (1923) 63. La tâche la plus méritoire de ses recherches est de s'être servi d'une documentation solide et riche, trouvée dans des archives familiales de Maistre, et composée, en outre, "d'importants morceaux conservés jusqu'ici inédits" 64. Cette documentation permet à Dermenghem de revoir le noeud des idées religieuses de Joseph de Maistre, afin de "montrer l'influence sur cette pensée de la doctrine ésotérique, de l'illuminisme, de la théosophie, de l'occultisme contemporains" 65. En effet, son étude situe la pensée mystique maistrienne sur un vaste plan religieux, ce qui permet non seulement de la confronter avec la réflexion ésotérique de son époque,, mais aussi d'y découvrir le caractère d'"une synthèse extrêmement originale et féconde" 66. Dermeghem a décidément le mérite tout autant d'avoir rappelé et analysé l'existence chez Maistre d'une pensée mystique profonde que de la montrer comme un système de réflexion cohérent, rigoureux et authentiquement personnel.

    A cette époque, on reprend également la tradition des études comparatives qui s'efforcent de confronter et de rapprocher la pensée de Joseph de Maistre avec d'autres auteurs et philosophes. En 1925, Jôzef Lytkowski propose en Pologne une étude fort intéressante qui tente de montrer les influences de la philosophie maistrienne sur la pensée et l'oeuvre d'un écrivain et philosophe polonais conservateur, Henryk Rzewuski 67. Allant même jusqu'à confronter certains fragments des textes de Maistre, Lytkowski montre combien les idées et les écrits de Rzewuski empruntent, dans leur esprit et leur sens, au traditionalisme maistrien, en le suivant parfois à la lettre. En 1929, par son étude consacrée aux rapports qui, selon lui, se laissent percevoir entre le catholicisme de Maistre et les idées de Charles Maurras, Louis de Gérin-Ricard inaugure la tendance à découvrir les influences de la pensée maistrienne sur la doctrine maurrasienne 68. En rappelant les idées politiques et sociales de Maurras, il démontre par quoi et dans quelle mesure on peut voir en lui un disciple de Joseph de Maistre. Non seulement il voit entre les deux auteurs plusieurs points communs mais, de plus, il prouve combien certains thèmes traités par Maistre, notamment le rôle de la religion dans la politique, l'autorité du pouvoir et de la famille, la conception sociale de l'Etat, se retrouvent dans la doctrine de Charles Maurras. Si les deux critiques mentionnés plus haut s'efforcent de montrer l'empreinte de la pensée de Joseph de Maistre sur d'autres auteurs, Elio Gianturco, au contraire, propose, en 1937, de voir comment l'auteur des Considérations sur la France rappelle le système philosophique du penseur politique italien Giambatista Vico 69. Il s'agit d'associer les deux noms par la ressemblance de leur conception historiciste, surtout de leur philosophie de l'histoire et de leurs principes de l'évolution des civilisations. Par son effort remarquable de démontrer les racines italiennes de la pensée politique de Joseph de Maistre, l'étude de Gianturco permet donc de découvrir les sources d'inspiration du système philosophique maistrien, jusqu'alors complètement oubliées, sinon tout simplement inconnues.

    Ce type d'étude comparative est marquée, en 1935, par un ouvrage fondamental, celui de Francis Holdsworth, Joseph de Maistre et l'Angleterre 70. Son auteur tente de présenter, sur un vaste champ thématique, les rapports qui existent entre la pensée de Joseph de Maistre et la culture anglaise de son époque, surtout la philosophie et la littérature. Par sa grande érudition et grâce à un travail comparatif appréciable, Holdstworth fait mieux comprendre les influences anglaises sur la réflexion maistrienne, de même qu'il démontre très bien en quoi Maistre reste hostile à la pensée britannique des Lumières, celle de Locke et de Bacon notamment. Conscient que la créativité intellectuelle de Maistre "est une oeuvre de penseur, de véritable philosophe" 71, Holdsworth appuie son analyse sur des fondements profondément philosophiques, et puise dans un riche choix de textes comparatifs. Sans doute, malgré les` reproches très justes que lui fait Robert Triomphe d'avoir sous-estimé l'influence du mysticisme anglais sur la réflexion religieuse de Maistre 72, l'étude de Holdsworth reste, aujourd'hui encore, une base capitale pour toutes recherches sérieuses sur la question des rapports que l'on peut établir entre la pensée maistrienne et celle du monde de la culture et de la pensée anglaises.

    Si, jusqu'à la deuxième guerre mondiale, il est plutôt facile, malgré le caractère fort individuel de tous les travaux, de distinguer nettement dans l'histoire des études maistriennes ses plus importantes tendances générales, la période d'après 1945 se caractérise par une grande richesse des thèmes particuliers qu'entreprennent, pratiquement jusqu'à aujourd'hui, les auteurs de différentes études critiques contemporaines. Cet état des choses semble prouver que, jusqu'à cette époque-là, soit on a déjà suffisamment bien abordé certaines questions d'ordre général concernant la biographie et la pensée de Joseph de Maistre, soit, au contraire, on a seulement signalé l'existence de thèmes et de champs d'exploration possibles pour des travaux critiques plus détaillés. Les auteurs de ces derniers, conscients de l'importance incontestable des efforts de leurs devanciers, se lancent donc dans des recherches qui pourraient aussi bien compléter l'héritage des études antérieures que permettre de découvrir de nouvelles voies dans la réflexion critique sur Joseph de Maistre.

    En effet, en 1945, Francis Bayle fait paraître son étude remarquable, Les idées politiques de Joseph de Maistre, par laquelle il veut tout autant renouveler la tradition des recherches sur la pensée politique de l'auteur des Considérations sur la France que lui donner une forme doctrinale définitive 73. Conscient de l'existence des "interprétations diverses" 74 que suscitent depuis toujours l'oeuvre et la personne de Joseph de Maistre, Bayle s'efforce de proposer une étude complète de son système de pensée politique. Par un souci considérable d'érudit de "faire une synthèse des idées politiques de Maistre éparses dans ses écrits, ses lettres, ses mémoires" 75, il veut obtenir la documentation la plus complète possible et le choix de textes le plus représentatif de la pensée maistrienne. Bayle comprend que le système de pensée politique forme un tout cohérent, dont les éléments restent pourtant dispersés, et cela de manière inégale, dans plusieurs ouvrages et à travers de nombreux écrits. Il ambitionne ainsi d'ordonner et de systématiser les idées politiques de Maistre, de "les rapprocher, les coordonner et les grouper autour de quelques grands thèmes" 76, afin de découvrir chez lui un mode de réflexion organisé et, par là, d'offrir une étude d'ensemble synthétique de sa doctrine politique.

    En 1957, Daniel Vouga reprend la tradition des études comparatives et publie son excellent travail Baudelaire et Joseph de Maistre 77, dans lequel il veut analyser la dette que, selon lui, l'auteur des Fleurs du Mal doit à celui des Considérations sur la France. Appuyant son étude surtout sur l'analyse du texte des Soirées de Saint-Pétersbourg, Vouga tient surtout à démontrer "l'effet que la lecture de Joseph de Maistre a pu produire sur l'esprit de Baudelaire"78. Dans sa recherche des "liens qui unissent Baudelaire à Maistre" 79 il analyse certains thèmes maistriens majeurs qui réapparaissent avec vivacité dans l'œuvre baudelairienne, tels la nature de l'homme, sa cruauté, la peine de mort, le problème de l'existence du mal, et, plus généralement, la question de la conscience du mal, enfin les questions du péché originel et de la réversibilité des souffrances. Par une juxtaposition lucide et logique de certains fragments de textes des deux auteurs, Vouga montre comment l'esprit moderne de Baudelaire n'exclut pas son admiration, ou même son inspiration, de l'oeuvre traditionaliste de Joseph de Maistre.

    En 1958, Max Huber publie son étude Die Staatsphilosophie von Joseph de Maistre im Lichte des Thomismus, dans laquelle il propose un regard tout neuf sur le système théologique de l'auteur des Soirées des Saint-Pétersbourg 80. Il s'agit de. mettre en doute l'un des clichés sur Joseph de Maistre que le XIXe siècle a gravé dans la mémoire de la postérité, c'est-à-dire son orthodoxie catholique. Signalée déjà par Paul Vuillaud lors de la publication des textes maçonniques de Maistre 81, la question de l'infidélité de la théorie politique et religieuse maistrienne à la doctrine catholique est analysée par Huber du point

    de vue théologique. L'auteur non seulement rappelle l'attitude fort critique de l'Eglise catholique vis-à-vis de la publication de Du Pape, mais ambitionne de relever les erreurs théologiques de la démonstration maistrienne. En comparant celle-ci et la pensée religieuse de saint Thomas d'Aquin, il insiste sur l'incohérence entre les vérités théologiques de Maistre et celles de la doctrine officielle de Rome. En précurseur, et sur une base théologique inestimable, Huber démontre l'absence des principes thomistes dans la pensée politique maistrienne et prouve l'existence chez lui de nombreuses idées "hérétiques" 82 qui peuvent être interprétées à contresens comme la négation de la pensée officielle de l'Eglise catholique dans le domaine de la philosophie d'Etat 83.

    L'oeuvre et la pensée de Joseph de Maistre commencent aussi, à cette époque, à devenir l'objet d'intérêt tout particulier de plusieurs études universitaires. En 1955, Robert Triomphe rédige sa thèse de doctorat, Joseph de Maistre. Etude sur la vie et sur la doctrine d'un matérialiste mystique, qu'il ne fera publier qu'en 1968 84. Parti de l'intention de "considérer objectivement la vie et l'oeuvre de Maistre pour en saisir la véritable portée", Triomphe rejette "les pieux romans de ses thuriféraires" 85, et ambitionne de réviser l'image de la biographie et de la pensée maistriennes que l'on a conçue avant lui. Malheureusement, son étude n'est pas, contrairement aux déclarations de l'auteur, tout à fait objective, de sorte que, dans le portrait biographique de Maistre qu'il construit, son intention de "relever avec insistance les preuves de l'ambition, de l'orgueil, du faux désintéressement, du cabotinage" 86 touche à des suppositions dépourvues de sens et de faits. Allant parfois jusqu'à l'insulte, l'étude de Triomphe privilégie le parti pris émotionnel de son auteur au détriment de l'impartialité de ses recherches. L'envie émotive de "répondre une fois pour toutes aux aveugles qui vantent la pureté sans mélange de la liqueur maistrienne" 87 l'emporte clairement sur l'objectivisme et reste parfois construite sur des hypothèses. En revanche, il serait difficile de refuser à Triomphe la solidité et la richesse de l'abondante documentation dont il se sert dans son travail. On voit cela très bien dans la partie biographique de son étude, où il présente maints documents précieux concernant la vie de Maistre, trouvés dans différentes archives et bibliothèques. En ce qui concerne l'étude critique de la pensée maistrienne, Triomphe a le mérite de l'avoir dirigée, en précurseur, vers une direction jusqu'alors inexplorée, c'est-à-dire l'existence des influences helléniques et germaniques sur la réflexion esthétique et philosophique de Maistre. Certes, il est trop simpliste de sa part, voire même erroné, de constater qu'"en étudiant l'hellénisme et le germanisme de Maistre, nous entrons au plus profond de son idéologie" 88, car on oublie ainsi l'existence d'autres sources culturelles capitales de la pensée maistrienne. Néanmoins, dans la recherche des origines intellectuelles de la pensée de Joseph de Maistre, Triomphe a sans doute très bien saisi et prouvé l'importance des thèmes grecs et allemands que l'on peut découvrir dans différents textes maistriens. De ce point de vue, en dépit de l'attitude émotionnelle évidente de son auteur, laquelle nuit parfois à l'objectivité de ses remarques critiques le travail de Triomphe représente, encore aujourd'hui, un ouvrage de référence capital et constitue une étude fondamentale, po ur les études maistriennes.

    En 1965, dans son étude Throne and Altar. The Political and Religious Thought of Joseph de Maistre 89, Richard A. Lebrun reprend le thème de la pensée politique de Joseph de Maistre mais, contrairement à l'étude de Francis Bayle il le trouve indissociable de la question religieuse. Selon lui, la religion et la politique font chez Maistre un tout idéologique inséparable qu'il faut analyser en même temps et au même niveau philosophique. C'est aussi dans ce sens que va, la même année, l'étude de Jean-Pierre Cordelier, La théorie constitutionnelle de Joseph de Maistre 90. Convaincu que, prise dans son ensemble, "la pensée maistrienne est d'abord d'essence religieuse" 91, Cordelier, lui aussi, a l'ambition de compléter l'ouvrage de Bayle. Il veut moins voir dans la pensée politique de Joseph de Maistre une oeuvre critique et polémique vis-à-vis de la Révolution que l'émanation d'une doctrine philosophique cohérente et systématique, fondée sur une base théologique puissante 92. Dans son étude, Joseph de Maistre et la Révolution, Jean-Yves Le Borgne continue, en 1976, la tradition des recherches consacrées à l'analyse de la pensée politique de Maistre, mais il la dirige dans un sens différent 93. Parti d'une évidence qu'est l'attitude contre-révolutionnaire maistrienne, il veut en saisir la formation intellectuelle et politique, le caractère idéologique et ses fondements philosophiques. Le Borgne analyse l'évolution des idées politiques de Maistre, afin de montrer "combien cette pensée s'est développée sous l'impulsion des circonstances et de la réflexion"94. Soucieux ainsi de démontrer la voie maistrienne vers la condamnation de la Révolution, voire de faire entendre "comment Maistre voit ce phénomène, comment il le ressent et le vit" 95, Le Borgne tient à saisir le type de réflexion philosophique par laquelle Maistre arrive à comprendre et à expliquer l'Histoire dont il est témoin.

    En 1972, Margrit Finger fait paraître, en précurseur, une étude fort intéressante, Studien zur literarischen Technik Joseph de Maistre 96, qui entreprend un champ thématique jusqu'alors inexploré et, par là, dirige les études maistriennes vers une nouvelle voie. Consacrée à l'analyse des moyens rhétoriques de la technique littéraire dont se sert Joseph de Maistre dans la plupart de ses textes, l'ouvrage de Finger fait mieux comprendre la manière dont s'exprime la pensée maistrienne. Il s'agit aussi bien de montrer la rhétorique du polémiste politique qu'est Joseph de Maistre que de présenter la langue imagée des figures stylistiques qu'il emploie dans son argumentation. L'auteur analyse les rapports que l'on peut établir entre la technique purement littéraire et l'énoncé de la pensée de Maistre, afin de montrer comment cette dernière réussit aussi bien à critiquer et à réfuter qu'à persuader et à convaincre. Dans son analyse des procédés stylistiques du langage maistrien, Finger cherche à dévoiler l'importance des formes littéraires employées, et à montrer ainsi le rôle des moyens d'expression rhétoriques. Ainsi, son étude constitue-t-elle la toute première tentative de comprendre Maistre à travers son écriture et de privilégier chez lui tout autant ses qualités de penseur que son talent d'homme de plume 97.

    En 1983, on voit paraître deux études qui ambitionnent de rechercher et de définir les origines intellectuelles de la pensée maistrienne 98. Dans son étude, Genèse des idées sociales et politiques de Joseph de Maistre 99, Jean Rebotton tient à montrer les racines culturelles et idéologiques du système de pensée maistrien. Il appuie son étude sur un vaste champ thématique, de même qu'il confronte la pensée maistrienne avec d'autres auteurs et courants idéologiques des XVII' et XVIIIe siècles. La même année, dans son travail, Joseph de Maistre ou les conditions ontologiques du recours à la tradition 100, Paul Malvezin complète, pour ainsi dire, les efforts de Rebotton. Il s'agit de démontrer les sources philosophiques de la pensée maistrienne, en analysant les bases internes du traditionalisme de Joseph de Maistre. Ces deux études permettent de connaître aisément et de mieux comprendre les fondements intellectuels du conservatisme maistrien, au point qu'elles constituent un apport considérable à tous les travaux comparatifs précédents qui voulaient montrer les rapports existant entre la réflexion maistrienne et celle d'autres penseurs 101.

    Ces deux thèses sont suivies, en 1984, d'une remarquable étude d'Yves Madouas, Critique et régénération chez Joseph de Maistre 102. Par une analyse philosophique détaillée de la pensée maistrienne, Madouas prouve comment l'auteur des Considérations sur la France transforme sa critique conservatrice de la philosophie des Lumières en une proposition positive et vivante, qui "permet de transformer un système de l'intérieur, en revivant ses principes, en régénérant le sens premier" 103. Le traditionalisme maistrien est donc ressenti par Madouas avant tout comme un système de réforme qui veut plutôt transformer que reculer, voire améliorer que détruire. La pensée de Maistre reçoit ainsi l'image d'"une totalité cohérente et indissociable" 104, dans laquelle non seulement les éléments critiques doivent ramener à une situation primitive meilleure mais, de plus, ils ne sont présentés que comme conséquence logique d'un tout théorique inébranlable 105.

    En 1996, dans son excellente étude, l'Autorité contre Lumières. La philosophie de Joseph de Maistre 106, Jean-Yves Pranchère reconstitue la pensée de Maistre comme étant avant tout un système philosophique autonome qui mérite de devenir l'objet d'intérêt d'une étude d'ensemble. Même si la pensée maistrienne elle-même n'est pas une oeuvre de philosophe, tout porte à admettre qu'elle "mérite d'être étudiée comme une oeuvre philosophique" 107. Parti de là, Pranchère essaie de saisir, "du point de vue d'une histoire philosophique des idées"108, l'ensemble théorique du système de pensée maistrien afin de le comprendre comme une chaîne logique de principes et de conséquences. Dans une analyse fort détaillée du choix contre-révolutionnaire maistrien, if s'agit de démontrer comment l'auteur des Considérations sur la France construit les principes de l'autorité politique et religieuse contre les droits d'autonomie revendiqués par les Lumières. Pranchère prouve aussi, de manière fort intéressante, que Maistre n'échappe pas, lui-même, à la dialectique interne des Lumières, en reprenant, dans son système de pensée traditionaliste, certains des concepts philosophiques fondamentaux du XVIIIe siècle. Cette méthode permet de mieux comprendre comment, et jusqu'à quel point, Maistre est obligé, dans son attaque contre l'esprit des Lumières, de suivre fidèlement la voie tracée par les philosophes de l'époque qu'il combat 109.

    A la fin du XXe siècle, contrairement à ce qu'en pense Franck Lafage 110, l'intérêt que l'on porte à la pensée et à la personne de Joseph de Maistre reste toujours vivant. Henri de Maistre, un descendant de la famille, offre une nouvelle biographie sur son célèbre ancêtre, par laquelle il tient à le délivrer du carcan des clichés qui circulent sur lui dans la conscience de la postérité 111. Dans le même style d'un récit biographique, Bastien Miquel rappelle et analyse la période "russe" de la vie de Maistre à Saint-Pétersbourg 112. JeanYves Pranchère propose une étude sur la philosophie du système monarchique selon Joseph de Maistre, ainsi qu'un travail consacré à la pensée maistrienne analysée comme expression d'action et d'énergie 113.

    Gérard Gengembre, ancré surtout dans ses recherches sur l'analyse de la théorie contre-révolutionnaire, démontre en quoi Joseph de Maistre, malgré les apparences et l'opinion que l'on a habituellement sur cette question, diffère pourtant de la théorie théocratique de Louis de Bonald 114. Isaïah Berlin tente de prouver dans quel sens la pensée maistrienne propose une hétérodoxie politique grave, au point de tenir Joseph de Maistre pour le précurseur des systèmes totalitaires de la première moitié du XXe siècle 115. Pierre Glaudes analyse, en précurseur, le caractère de la pensée maistrienne comme ayant les prémices d'une stylistique romantique; il s'agit d'une thèse fort intéressante qui non seulement prouve clairement l'interpénétration mutuelle du motif traditionaliste contre-révolutionnaire et du monde purement littéraire, mais permet de mieux comprendre le passage de l'époque révolutionnaire aux temps romantiques 116.

    En Pologne non plus, le nom dé Joseph de Maistre n'est pas oublié. Remigiusz Forycki reprend habilement la tradition des études comparatives et donne une série d'articles soucieux de rapprocher le nom et la pensée de Joseph de Maistre avec la personne de Jean Potocki 117. C'est par la même tradition que nous avons comparé, à un niveau purement biographique, la vie de Maistre avec celle de Monstesquieu 118, ou, plus largement, avec la prise d'attitude du philophe éclairé en général 119. Andrzej Gniazdowski fait une excellente étude sur le traditionalisme maistrien vu comme expression d'une herméneutique politique, et regroupe en bloc les thèmes du credo conservateur maistrien 120. Adam Wielomski s'occupe surtout du problème de la philosophie de l'histoire selon Joseph de Maistre, et y consacre quelques études fort intéressantes 121.

    Au lieu de résumer le sens et les résultats des recherches qui, depuis plus d'un siècle et demi, ont été entreprises sur la vie et sur l'œuvre de Joseph de Maistre, il faudrait plutôt rappeler et signaler le rôle considérable que joue dans cette matière la Revue des Etudes Maistriennes. Editée depuis 1975, sous la direction de Jean-Louis Darcel, auprès du Centre d'Etudes Franco-Italiennes à l'Université de Turin et de Savoie, cette revue contribue sensiblement, jusqu'aujourd'hui, à une meilleure connaissance de l'oeuvre maistrienne. Regroupant plusieurs collaborateurs permanents ou occasionnels, parmi lesquels figurent des spécialistes de Joseph de Maistre éminents, tels Jean Rebotton, Richard A. Lebrun, Yves Madouas ou Jean-Yves Pranchère, la revue a le mérite d'avoir "participé au regain d'intérêt mondial pour un penseur peu à peu dégagé des préjugés de tous ordres qui l'entouraient" 122. Le sens des travaux que mène la Revue des Etudes Maistriennes va clairement dans deux directions différentes, mais non moins complémentaires pour autant. D'un côté, on observe l'immense effort éditorial de compléter la liste des oeuvres de Joseph de Maistre par la publication de ses inédits 123, de sa correspondance 124 et d'autres documents concernant sa vie et son oeuvre 125. Cette tâche permet d'enrichir l'état des recherches sur la biographie maistrienne, ainsi que d'approfondir la connaissance des écrits de Maistre 126. Cet objectif n'est pas sans rapport avec le second centre d'intérêt de la revue, l'étude purement critique de la pensée maistrienne. Sur base d'un recueil de textes maistriens de plus en plus large et disponible, on propose toute une série d'études fort intéressantes concernant différents aspects de l'œuvre maistrienne, par quoi on continue à rendre meilleure la connaissance de la pensée de l'auteur des Considérations sur la France 127. En constituant un apport considérable à ce qui a déjà été proposé par les travaux critiques antérieurs, la Revue des Etudes Maistriennes complète et enrichit les efforts précédents, tout en montrant en même temps qu'il est toujours possible de découvrir et d'explorer de nouvelles voies dans la réflexion sur Joseph de Maistre 128.

     

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