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I. Le patrimoine religieux du XIXe siècle en Savoie
1. Les églises paroissiales et leur style.
A l’instar d’autres régions françaises,
la Savoie a connu au XIXe siècle un vaste mouvement de reconstruction
des églises paroissiales, mouvement d’intensité inégale
selon les diocèses : 75% pour le diocèse de Chambéry,
60% pour le diocèse d’Annecy, 45 % pour la Maurienne et seulement
15% en Tarentaise qui avait connue une grande prospérité
à l’âge baroque. Ces églises du XIXe siècle
peuvent paraître stéréotypées et sans âme
par rapport aux plus anciennes. Elles sont pourtant le témoin de
la forte religiosité de la société du XIXe siècle
et marquent encore profondément le paysage et par là, les
esprits. Grâce à ces bâtiments, les Savoyards ont pu
connaître les trois grands styles architecturaux du siècle :
néo-classicisme, néo-gothique, néo-roman. La synthèse
de ces styles produit à la fin du siècle des édifices
éclectiques de style dit romano byzantin par exemple.
a. La première période de reconstruction
(1825-1850) : le règne du style néo-classique.
 Le
message stylistique est essentiellement introduit par la façade
même si, à l’image de l’édifice, elle peut être
modeste (le plus souvent) ou imposante. On y retrouve les éléments
du répertoire gréco-romain. Les églises de petites
dimensions adoptent le plan en croix latine ou grecque. Parfois ce sont
des églises halles. Les plus grandes sont construites sur le plan
basilical. Il existe quelques cas de plans circulaires dont l’exemplaire
le plus académique est la petite église de Saint-Pierre-de-Curtille
due à Ernesto Melano, ingénieur du Génie civil sarde
et architecte du Roi.

Les promoteurs de ce style néo-classique sont
des architectes savoyards souvent fils de maîtres-maçons
ou d’entrepreneurs de maçonnerie, formés à Turin :
Jean-Louis Ruffy, Joseph Bard, François Justin, Joseph Tournier
ou des Italiens émigrés comme Bernard Trivelli ou fonctionnaires
du Génie civil sarde dont le chef de file est l’ingénieur
Ernesto Melano.
Ils construisent avec des moyens souvent limités
ne permettant pas l’utilisation de matériaux nobles des édifices
de style néo-classique rural. Ce style alors en vogue dans toute
l’Europe a parfois été qualifié de " sarde "
alors que l’administration de Turin ne joua aucun rôle pour l’imposer.
Les églises de la même époque dans les départements
français voisins : Ain, Isère… ne s’en distinguent
guère.
b. L’ère du renouveau médiéval
à partir de 1850.
 Avec
peu de retard sur la France, la Savoie dès 1850, sous l’impulsion
du clergé, adopte avec enthousiasme le style néo-gothique.
Pour les élites religieuses de l’époque ce style est associé
à l’âge d’or du catholicisme.
En Savoie ce renouveau provoque l’arrivée d’une
nouvelle génération d’architectes formés à
Paris pour la plupart (Bernard Pellegrini, Michel et Eugène Dénarié…)
même si son promoteur le plus actif est un autodidacte originaire
de Maurienne : Théodore Fivel qui se réfère
au " pur gothique du XIIIe siècle " qu’il a
appris dans les manuels. Un autre mauriennais, fils d’entrepreneur, Hector
Duverney adopte ce style.

Ce style néo-gothique perdure jusqu’à la
fin du siècle. A Thonon la basilique Saint-François-de-Sales
est achevée après la mort de son auteur, Théodore
Fivel, en 1894.
Dès 1860, le style néo-gothique est concurrencé
par le néo-roman avec ses variantes romano byzantines et composites
en fin de siècle comme l’église de Cruet de l’architecte
Faga livrée au culte en 1899.
 Du
fait de l’Annexion, la Savoie n’accueille un architecte diocésain
qu’en 1861. Cette fonction n’avait pas d’équivalent sous le régime
sarde. C’est un savoyard, formé à l’Ecole des beaux-arts
de Paris, Samuel Revelqui reçoit cette charge en Savoie du sud
après une compétition acharnée contre Fivel soutenu
par Mgr Billiet, le tout puissant archevêque de Chambéry.
En Savoie du Nord Eugène Dénarié succède à
Ignace Monnet dès 1871. L’architecte diocésain contribue
à la diffusion des pastiches médiévaux. Le style
néo-roman diffère peu du style néo-gothique :
même plan (croix latine pour les petits édifices, plan basilical
pour les plus grands), même dispositions générales
(clocher et sacristie accolés symétriquement à l’avant
chœur. Le clocher porche, diffusé par les modèles d’églises
très en vogue au XIXe siècle, ne rencontre aucun succès
en Savoie). Seul l’arc en plein cintre se substitue à l’ogive dans
les voûtes et les percements.
2. Des églises modestes enrichies de décors
peints et de sculptures.

a. Peintures et peintres religieux du XIXe siècle
en pays de Savoie
En
matière de décoration, le goût pour le décor
peint déjà vif dans la tradition baroque perdure en dépit
d’un appauvrissement iconographique. Les peintures à fresque des
murs et voûtes, de plus en plus remplacées par des enduits
à " secco ", sont réalisées quasi
exclusivement par des peintres italiens parmi lesquels dominent les frères
Avondo et Artari. Ce goût populaire est encore fort à la
fin du siècle comme en témoigne le riche décor peint
de l’église de Montsapey.
Il n’existe qu’un seul peintre décorateur savoyard,
Laurent Baud, formé en Italie. Pour ses peintures murales, il travaille
en équipe avec un condisciple de l’Académie de Turin.
 A
la fin du siècle, les murs de nombreuses églises savoyardes
reçoivent des pochoirs décoratifs alors en vogue en France.
Pour réaliser ces motifs floraux, ces emblèmes stylisés,
des dynasties de peintres originaires du Tessin prennent le relais des
Piémontais.
 Les
peintres italiens dominent également la peinture de toiles religieuses.
La production est abondante mais de qualité inégale. Les
meilleurs, comme au siècle précédent, viennent du
Val Sesia. Outre les frères Avondo déjà cités
comme fresquistes, on remarque Giacomo Arienta et Pier Celestino Gilardi.
 Malgré
cette hégémonie italienne, la terre savoyarde donne naissance
à deux " grands " peintres religieux :
Jacques Guille et Laurent Baud. Ce sont des peintres académiques,
formés à l’Académie albertine mais, le premier surtout,
sait être touchant et original comme en témoigne la belle
toile des " pains de Mai " de la cathédrale
de Moûtiers.
b. Sculptures et mobiliers des églises paroissiales
Par comparaison avec la sculpture baroque, le mobilier
du XIXe siècle, généralement considéré
comme sans inspiration, est jugé indigne d’intérêt.
Or le style du mobilier change non pas parce que les bons sculpteurs disparaissent
mais parce que le goût évolue sous l’effet de la diffusion
dans les campagnes des catalogues de fabriques urbaines qui dictent les
nouveaux canons de la mode.
Pendant longtemps en Savoie l’attrait pour le bois sculpté
résiste. Cela tient sans doute à un goût spécifique
des populations alpines mais aussi à la présence dans la
contrée de la dernière de ces dynasties de sculpteurs venus
d’Italie du Nord, du Val Sesia, dès le XVIIe siècle. La
famille Gilardi a été active durant tout le siècle.
Le père Giuseppe, d’abord venu " en campagne "
avec ses compatriotes, s’installe à Saint-Jean-de-Maurienne puis
deux de ses fils, Alexandre et François, développent un
grand atelier à Annecy. Giuseppe a rénové bien des
autels baroques comme ceux de Peisey et Valloire refaisant les saints
et angelots manquants. Parfois il les complète comme celui de Saint-Jean-d’Arves
où il crée l’exposition avec colonnes torses et anges.
Cependant au début du XIXe siècle le goût
néo-classique dominant gagne le mobilier des églises rurales.
Les Gilardi s’adaptent à la demande des paroissiens qui évolue
avec des résistances.
A
partir de 1840, le style néo-classique règne en maître :
colonnes et chapiteaux antiques, frontons … c’est le triomphe du faux
marbre. Dans le dernier tiers du siècle
les autels dits " en style du moyen-âge " les
remplacent, comme ceux de Notre-Dame-des-Millières ou à
Montsapey, toujours réalisés par la fabrique Gilardi.
Ce goût des savoyards pour les autels en bois persiste
longtemps malgré la volonté contraire des architectes qui
dressent des plans pour des autels en pierre. Le marbre finit par s’imposer
avec le développement de l’industrialisation et du chemin de fer
qui facilite les importations.
Les statues de saints en bois doré restent très
prisées et résistent aux bondieuseries sulpiciennes en plâtre.
L’église de Mercury qui en compte 54, toutes réalisées
par les frères Gilardi, en est un bon exemple.
Par ailleurs le développement des transports ferroviaires
permet sans retard sur les autres départements français
la diffusion du vitrail, élément totalement importé.
3. Un courant d’art religieux original et spectaculaire :
le gothique troubadour
a. La restauration de l’abbaye de Hautecombe
La Savoie a connu au XIXe siècle un chantier qui,
du point de vue de l’histoire des arts, a eu un retentissement considérable
dans tous les états sardes : la restauration de l’abbaye de
Hautecombe commencée en 1825 et achevée en 1843.
Ce
monument est le fruit de la conjonction d’une mode artistique et d’une
volonté politique. Il ne peut se comprendre et s’apprécier
que replacé dans son contexte. Sur le plan artistique il se situe
à une époque où la sensibilité pour le gothique
redevient vive mais reste
toute romantique. L’art gothique fascine mais sa logique architecturale
n’est pas encore redécouverte. Viollet-le-duc et ses congénères
n’expliqueront les secrets de ce " style éminemment chrétien "
qu'après 1830 (Dictionnaire raisonné d’architecture française
du XIe au XVIe siècle, 10 vol. 1854-1858.). Sur le plan politique,
lors de la Restauration de 1815, la Maison de Savoie veut consolider un
pouvoir qu’elle avait failli perdre définitivement. Pour cela,
elle met en avant les temps héroïques où s’illustrèrent
ses grands ancêtres. C’est dans ce cadre de promotion de la dynastie
que le roi Charles-Félix décide, en 1824, de redresser les
bâtiments de l’abbaye de Hautecombe, ancienne nécropole des
princes de Savoie, du XIIe au XVIe siècle. Selon les volontés
du Roi, il s’agissait " de faire revivre l’ancienne église
et non d’en rebâtir une nouvelle ". Pour ce faire, alors
que l’enseignement du style néo-classique régnait toujours
en maître à l’Académie albertine, il choisit un jeune
architecte piémontais jugé plus docile, Ernesto Melano.
Pour répondre aux volontés du Roi, l’architecte s’inspira
du style gothique fleuri des quelques murs qui subsistaient.
Melano
n’a pas restitué le bâtiment dans son aspect du XVIe siècle,
il a composé un ensemble architectural original donnant naissance
à un véritable courant d’art mais qui restera éphémère
car trop vite stoppé par la redécouverte du gothique archéologique.
La
profusion et l’exubérance de la décoration intérieure
surprennent le visiteur. La voûte stuquée d’entrelacs serrés,
les grandes statues qui flanquent les piliers, les pleureuses toutes différentes
dont le nombre excède la centaine, les gisants sur les sarcophages
des princes de Savoie placés le long des collatéraux, les
draperies, festons et cordons funéraires figés dans la pierre,
forment un ensemble sculptural unique à la fonction de nécropole
bien affirmée conformément aux vœux du roi Charles-Félix.
Pour réaliser ce chantier, il fut fait appel aux artistes en vogue
alors en Italie du Nord. La plupart des statues, le plus souvent en pierre
calcaire de Seyssel, furent sculptées par Benedetto Caciatori,
originaire de Carrare, aidé par son père et ses frères.
Il sculpta aussi deux groupes monumentaux en marbre de Carrare :
une statue du roi Charles-Félix et une Piéta qui illustre
son habileté à faire vivre la pierre. La nécropole
abrite un autre chef-d’œuvre du au sculpteur valsésian Giuseppe
Albertoni représentant la reine Marie-Christine, protectrice des
Arts et des pauvres, entourée d’un jeune artiste et d’un jeune
mendiant. Ce groupe est surtout remarquable par la minutie des détails
en particulier le rendu des étoffes des vêtements des trois
personnages.
Les
voûtes du transept et du sanctuaire de l’église, entre les
réseaux de stuc, sont couvertes de fresques dues aux peintres piémontais
Luiggi et Giovanni Vacca. Les stucs furent exécutés par
les frère Borioni, par Morgante et Sciolli. Les vitraux, aux tons
profonds, œuvres d’Antoine Hothgassner, de Vienne en Autriche, datent
de 1826, ce qui les situe au tout début du renouveau du vitrail
en Europe au XIXe siècle.
Ce vaste chantier, qui dura deux décennies, totalement
importé et sans ancrage sur le terrain, ne stimula pas la création
artistique locale. Il constitua cependant un répertoire de motifs
gothique troubadour qui servit de modèles sous la forme de peinture
en trompe-l’œil pour la restauration des édifices cultuels prestigieux,
les cathédrales et la chapelle royale. De ces décors peints
deux seulement subsistent au moins partiellement et tous deux à
Chambéry.
b. Les décors peints de la Cathédrale
et de la chapelle du château à Chambéry.
En 1833-34, le conseil de fabrique de la cathédrale
de Chambéry fait peindre en trompe l’œil tout l’intérieur
de l’édifice en choisissant " le genre de peinture gothique
[…] le plus en harmonie avec l’église ". Ce travail est
dirigé par Ernesto Melano qui fixe le programme et le fait exécuter
par un jeune peintre italien Casimir Vicario. Il n’y a point de stuc,
tout est feint. Sur les parois de la grande nef, Vicario réalise
vingt bas reliefs en grisaille relatant des scènes de l’Ancien
et Nouveau Testament selon les instructions du Chapitre. Ces tableaux
sont encadrés de gâbles et d’entrelacs gothiques. La dimension
exceptionnelle de ce décor apparaît pleinement à l’observation
des voûtes. Peintes sur un fond bleu azur qui se réfère
à leur image symbolique, ce sont de magnifiques remplages flamboyants
de rosaces qui éliminent l’aspect statique du couvrement. Vers
1885, le goût ayant changé, le chœur et le déambulatoire
sont repeints par Bernard Sciolli qui, selon la vision répandue
par Viollet-le-Duc, couvre les murs d’un pochoir en nid d’abeille aux
couleurs sombres et vives. Ce dernier décor ne subsiste plus aujourd’hui
que dans la chapelle du trésor. 
En 1836 Vicario traite avec la Maison du roi pour orner
la chapelle du château de Chambéry. Ce sont aux parois de
fausses loges, draperies soutenues par des embrases, des scènes
bibliques et, dans les voûtes, un réseau ornemental sculpté
semblable à celui de la cathédrale mais davantage inspiré
de la Renaissance. Le décor des murs a malheureusement été
supprimé lors des restaurations de 1960.
Ce courant d’art, peu répandu et resté
sans descendance, mérite à lui seul une visite de la Savoie.
 
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