| < |
| Toutes les cartes |
| Cartes Historiques |
| Relief |
| Précipitations |
| Géologie |
| Administration |
| Végétation |
| Energie |
| Transport |
| Agriculture |
| Religion |
| Tourisme |
| Industrie |
|
Archives
Haute Savoie |
| Archives
communales et intercommunales |
|
Publications |
| |
- |
|
VAUDOIS ET PROTESTANTS DANS LES ETATS DE SAVOIE-PIEMONT DU XVI° AU XVIII° SIECLE
Auteur : F.MEYER - Niveau de lecture : Scientifique |
|||
|
|
La lente victoire de la tolérance (1730-1792) III La lente victoire de la tolérance
(1730-1792) 1.La fin de la répression : ·
Comme en France encore, le premier
tiers du XVIII° siècle reste théoriquement fidèle aux cadres répressifs
vis à vis des protestants. L’édit de 1730 reprend toutes les interdictions
précédentes. En 1739, Turin créait une « œuvre royale des prêts […]
au bénéfice des catholiques et des catholicisés des vallées mixtes »
pour acquérir des terres des vaudois et les céder à des catholiques :
il s’agit en fait d’une colonisation. En 1743 Charles-Emmanuel III
fondait à Pignerol un « hospice des catéchumènes » pour les
Nouveaux Convertis, et en 1748 la ville était doté d’un évéché. Le Chablais
connaît ces mêmes achats de terre en faveur des catholiques et les protestants
s’en plaignent à Genève : la compagnie des pasteurs va alors faire
de la surenchère et acheter des propriétés en Savoie, mais à proximité
de Saint-Victor et Chapitre. On voit également des créanciers protestants
de Savoie obtenir le soutien de Genève pour racheter des biens de leurs
débiteurs savoyards catholiques (F.Clerc). Par ses finances comme par
ses pasteurs, Genève apparaît bien comme le protecteur le plus efficace
des protestants du Chablais.Le maitre d’école de Sézegnin, évoqué plus
haut et pris avec des pistolets en 1734, risque 5 ans de galère. La compagnie
des pasteurs s’en saisit et le met à l’abri à Malval (sous sa suzeraineté)
en le permutant avec l’enseignant local ! En 1738 la compagnie incitait
les maîtres protestants à modérer leurs paroles, à éviter les provocations.
La culture de la clandestinité, ou de la semi-clandestinité, demeure vivace.
En 1744, Genève conseille-t-elle aux religionnaires de célébrer la fête
de l’Ascension le même jour que les catholiques (les 2 calendriers liturgiques
différent) pour ne pas créer de provocation en travaillant un jour chômé. ·
Malgré tout, les choses évoluaient.Des
voix s’élevaient pour faire remarquer que les vaudois avaient participé
activement à la défense du Piémont en 1706-1709.L’essor démographique
et économique des vallées facilitait une émigration vers Turin, dont la
capitale avait besoin, et le roi en premier dans ses armées. On établit
des régiments de vaudois, des troupes régulières ou mercenaires, officiellement
composées de « suisses ».Le Piémont pouvait accélérer sa mutation
vers un Etat militarisé, sorte de Prusse des Alpes où 1/10 des hommes
porte les armes. Pourtant les vallées conservaient ostensiblement leurs
liens avec l’Europe protestante, par la correspondance, l’accueil des
voyageurs. Dans son Histoire des vaudois, J.Brez exalte la tolérance
et non plus l’esprit de résistance des vaudois contre le conformisme local.
En Chablais les lois ségrégationnistes étaient mal appliquées. En dépit
de l’arrêt de 1736, de plus en plus de catholiques sont employés par des
protestants, comme domestiques par exemple, sur Saint-Victor et Chapitre .
En 1734 un protestant demande à un catholique d’être parrain de son fils.
Le pasteur juge cela peu convenable, mais n’ose s’y opposer (F.Clerc).Cette
tolérance vécue (ou cette indifférence croissante vis-à-vis de la religion ?)
rejoint l’idée que la politique peut l’emporter sur la religion. En 1739
une querelle diplomatique oppose Genève à Turin à propos de la présence
des protestants étrangers résidant sur Saint-Victor et Chapitre, et que
le roi voudrait expulser. La France, Zurich, Berne servent de médiateurs
et organisent une conférence à Arau en 1740.Ils proposent de régler la
question par un échange de terres.L’ambassadeur de Sardaigne refusa en
1741, mais l’idée fit son chemin.Les protestants ne furent pas expulsés
et on reparla de l’échange en 1752.Cette fois ce fut l’ambassadeur de
Grande-Bretagne qui s’entremit : le roi acceptait de tolérer les
protestants, à condition qu’ils se fassent inscrire auprès du juge-mage
de Saint-Julien (F.Clerc).La diplomatie l’emportait sur la répression
religieuse, et les protecteurs naturels des protestants de Savoie avaient,
comme au XVII° siècle mais dans un contexte tout différent, imposé une
solution. 2.
Le temps des compromis : ·
Les bonnes relations de Turin avec Londres et Genève permettent dès 1726
l’ouverture d’un temple protestant dans la capitale piémontaise, au service
d’une communauté d’environ 300 personnes (sur 65000 habitaants), essentiellement
suisse et vaudoise.Une génération après, ils sont 600.L’absolutisme éclairé
des rois sardes, leur distance croissante avec l’Eglise (laïcisation de
l’enseignement, recul du soutien aux missions) voire leur anticléricalisme
et la paix revenue après la dure occupation espagnole de 1742-1749 ne
peuvent être que favorables aux protestants. Le traité franco-genevois
de 1749 sur le pays de Gex encourageait Turin à rouvrir le dossier des
échanges de terres.En juin 1754 est signé à Turin un traité avec Genève :
la souveraineté de la « république » y est reconnue, la liberté
du commerce affirmée, la frontière rectifiée. Genève cédait à la Savoie
1880 ha et 2615 habitants ; Turin 1440 ha et 1254 habitants.Si Turin
ne cédait que 75 catholiques, que devait-elle faire des protestants récupérés ?
On s’accorda sur un délai de tolérance de 25 ans. Ensuite-en 1779 donc-il
faudrait soit se convertir au catholicisme soit s’exiler (avec ses biens).Le
temple de Bossey était maintenu, mais 4 étaient fermés (Chesne,Neydens,Ornex,Valeiry)
et convertis solennellement en églises en juillet 1755.Les Genevois pouvaient
conserver des biens en Savoie en les faisant cultiver ou exploiter par
des catholiques, et gardaient leurs exemptions fiscales. La visite pastorale
de Mgr Biord, évêque d’Annecy, de 1768 constate une croissance de la population
de Valeiry (à majorité catholique déjà en 1754), mais un recul de celle
des autres villages (à majorité protestante en 1754) : l’émigration
vers Genève a donc fonctionné (E.Rabut).Les huguenots qui étaient restés
demandaient des secours à la Chambre des Prosélytes de Genève pour tenir
jusqu’à la vente de leurs biens, que les catholiques devaient se laisser
dévaluer avant de les acheter. ·
La date de 1779 approchant, l’embarras
des deux puissances croissait.Leurs autorités religieuses poussaient à
la fermeté. Mgr Biord était opposé à une tolérance officielle que le roi
lui avait proposée : pour le prélât, jamais les protestants ne se
convertiraient et cet exemple pourrait « corrompre »(sic) les
catholiques. D’un autre côté, les arguments économiques étaient importants.Finalement,
Victor-Amédée III rendit en 1779 le temple de Bossey aux catholiques,
mais il renouvela la tolérance envers les protestants, aussi bien pour
les « originaires » que pour les immigrants de fraiche date.
La tolérance ecclésistique était sauve, mais la tolérance civile était
possible. En 1780, le curé de Carouge demanda à Rome (et obtint)
le droit de baptiser (protestant) des enfants de protestants (E.Rabut). ·
La lutte contre « l’hérésie »
s’est dédramatisée. La Sainte Maison de Thonon, créée en 1599 pour assurer
refuge et travail aux Nouveaux Convertis végétait et se diluait dans les
querelles de personnes et les difficultés financières. Elle n’aurait en
1781 abrité que des « fainéants » (sic) chassés des Etats protestants
et convertis par nécessité (d’après le baron Vignet des Etoles).Toutes
les tentatives pour créer des manufactures textiles, dont celle de Charles
Berra en 1776, ont échoué. L’idée de tolérance, avec les Lumières, s’imposait
d’elle-même.Lorsque Mgr Biord vint à Chêne en 1755 consacrer la nouvelle
église (l’ancien temple), les protestants assistèrent à la cérémonie,
rappelèrent que plusieurs d’entre eux avaient financé sa construction,
et ils mangèrent ensuite avec l’évêque ! (F.Clerc) Ce qui est en
jeu ici, c’est bien une laïcisation des attitudes, peut-être aussi une
poussée de l’indifférence, selon un schéma bien connu par ailleurs.Le
curé comme le pasteur ne s’y trompèrent pas qui trouvaient cette attitude
excessive.Le vicaire de Compesières et le pasteur se disputent en 1756
l’âme d’une moribonde protestante. Le premier lui a même proposé de l’argent
pour se convertir ! Le curé du même village en 1774 réclame à l’intendant
des mesures contre un protestant aux mœurs dissolues : le représentant
du roi ne l’écoute que très vaguement.Le conseil de Genève s’émeut à nouveau
en 1788 de l’ampleur de l’immigration catholique, en particulier d’enseignants
de latin et des belles-lettres pour les jeunes filles, qui risquent ainsi
de perdre leur identité.Un temps en 1789 la cité alla jusqu’à une interdiction
d’enseigner (F.Clerc).Chez les élites au moins la tolérance avait gagné
la partie. C’est ce que démontre l’expérience de Carouge. 3.
Le laboratoire de Carouge : ·
On connaît la volonté de Victor-Amédée III (1773-1796) de créer
fin XVIII° siècle une ville et un centre économique capable de rivaliser
avec Genève.La province de Carouge fut érigée en 1780 et le bourg
devint une ville en 1786 (voir document 6).Un collège et un hôpital y
furent établis. Les plans de l’ingénieur Plaisance, puis de Nicolas de
Robilant devaient en faire une ville manufacturière (le comptoir d’horlogerie
est prévu pour 300 ouvriers), en pendant à la ville nouvelle de Versoix
en France (en pays de Gex) créée par Choiseul,ou sur le modèle d’Arc et
Senans aux Salines de Chaux en Franche-Comté par Claude-Nicolas Ledoux.
Voltaire avait cru voir en Versoix la cité de la tolérance, mais la tentative
avait échoué. Carouge pouvait relever ce défi.Les 48 familles protestantes
déjà installées depuis 1754 purent rester sur place après 1779. Pourquoi
même ne pas accueillir les juifs ? On les tolère bien à Turin (avec
un ghetto depuis 1679 ; Casale en Piémont a déjà une synagogue). ·
En 1783 le roi accordait à ses
nouveaux sujets protestants de Carouge la liberté de culte, étendue
à des juifs alsaciens, puis à ceux de Turin en 1787, avec autorisation
pour une synagogue.Les protestants obtenaient un état-civil auprès du
curé, et la liberté de baptiser, marier, ensevelir selon leur culte, hors
de Carouge et à Genève en 1780, puis sur place à partir de 1783
où un pasteur officia dans une maison privée jusqu’à l’invasion française
de 1792. La ville connut un essor rapide : 600 habitants en 1780,
4672 en 1792. La proportion des protestants passa de 1/4 à 1/3 de la population
(on compte 56 actes catholiques contre 14 protestants sur les registres
paroissiaux de 1780 et 275 contre 96 en 1792). Les réformés étaient encore
1/3 de la population en 1805.Un document de 1772 évoque une trentaine
de chefs de famille protestants : on y trouve 6 horlogers, 5 tanneurs,
des jardiniers, des tailleurs, des cabaretiers savoyards (F.Clerc).En
1785, 50% des catholiques venaient de Savoie et 33% de France.Pour les
protestants, les proportions étaient de 50% de Savoyards, de 30% de Suisses
de Neufchâtel ou de Berne et de 15% de Vaudois du Piémont (dont un fabricant
de chocolat).On comptait aussi quelques Cévenols et Dauphinois. Il est
clair que c’est la tolérance religieuse qui a fait la fortune de Carouge,
en attirant les protestants. Bel exemple de ce que le despotisme éclairé
avait de meilleur, mais que l’administration piémontaise n’a pas su ou
n’a pas eu le temps de développer, et que la Révolution française a brisé
en généralisant… la tolérance. |
||
| - |
|