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Rousseau et
la Savoie
Auteur : Mireille VEDRINE - Niveau de lecture : Public |
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LA
SAVOIE VUE PAR ROUSSEAU Vers 1730, la Savoie compte environ 340 000 habitants, elle a subi l’occupation des armées françaises et s’est encore appauvrie, elle est dès 1713 administrée par la cour de Turin et subit une reprise en main du gouvernement piémontais, des tensions subsistent avec la France, dont Rousseau est le témoin : « on prétendait alors que nous appartiendrions à la France, et l’on faisait de la Savoie un échange pour le Milanais.» (Confessions, livre V). Victor-Amédée II, roi de Sardaigne, souhaite mettre au pas la noblesse et lance en 1728 une gigantesque opération de cadastration de ses états, à laquelle participe Rousseau lors de son séjour à Chambéry, entreprise unique en Europe, qui vise à asseoir l’impôt royal et à remplacer les droits seigneuriaux. La Savoie, à la frontière de Genève est également un terrain d’affrontement privilégié entre catholiques et protestants (Saint-François de Sales a marqué durablement la Savoie, propageant la Contre-Réforme), œuvre à laquelle prennent part Benoît de Pontverre à Confignon, et Madame de Warens à Annecy, qui touche pour ce faire une pension du roi et des évêques ; l’abbé Gaime de Turin et l’abbé Gâtier d’Annecy seront les modèles du Vicaire savoyard dans l’Emile et sont les témoins d’une religion « douce », tout comme les jésuites rencontrés à Chambéry, qui préservent Rousseau de devenir « demi-janséniste » par ses lectures. Il trouve à Chambéry une société qui s’intéresse à la musique, organise de petits concerts, son ami Conzié est passionné de philosophie et lui ouvre sa bibliothèque dans le vallon des Charmettes ; Rousseau y découvre la beauté des paysages champêtres savoyards. Il choisit Meillerie, petite ville du Chablais, au bord du Lac Léman, pour cadre d’un célèbre épisode de son roman La Nouvelle Héloïse et contribue ainsi au goût romantique pour les Alpes (« au reste on sait ce que j’entends par un beau pays. Jamais pays de plaine quelque beau qu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur » Confessions livre IV). Même si la vision rousseauiste est largement idéalisée et embellie par le souvenir (n’oublions pas que les 6 premiers livres des Confessions sont écrits tardivement, entre 1764 et 1767), le témoignage de Rousseau reste important pour la connaissance des mentalités, des pratiques culturelles et religieuses de cette époque. On est frappé par la place que tient le séjour savoyard dans l’œuvre et la vie de Rousseau : des livres II à VI des Confessions, soit presque la moitié, même si les interruptions sont nombreuses, s’étirant sur 15 années de vie, à un âge capital, entre 16 et 30 ans. Le séjour des Charmettes constitue en quelque sorte l’apogée du récit, au centre des Confessions, et la dernière page écrite par Rousseau est la Xe promenade des Rêveries du promeneur solitaire, consacrée à Madame de Warens. Il nous offre une galerie de portraits, essentiellement nobles et bourgeois, mais aussi fonctionnaires du cadastre, prêtres, paysans, marchands, domestiques. On cherchera en vain dans les Confessions une description précise des lieux ou des détails matériels nombreux, certaines lacunes surprennent (il n’y a dans les Confessions aucune mention du Lac du Bourget, alors que Rousseau a toujours adoré les lacs), mais quel autre auteur du XVIIIe siècle nous offre une description plus variée et quotidienne d’un pays et de ses habitants ? Le genre autobiographique est à sa naissance et Rousseau en est le père. La critique sociale est presque absente de cette vision, il est possible que Rousseau ait cherché à tracer dans son portrait de la Savoie une forme d’utopie, à une période de sa vie où Genève l’a déçu, par ailleurs les œuvres autobiographiques ne sont pas celles où Rousseau développe sa pensée politique, déjà exprimée dans les grandes œuvres théoriques qui ont précédé. L’intérêt des Confessions est peut-être dans le fait qu’il s’agit d’un témoignage vécu, non d’une
réflexion théorique ou d’un document d’archives, mais qui en tant que
tel a valeur historique, en particulier pour l’histoire des mentalités.
Selon l’historien Jean NICOLAS, la Savoie est alors « un petit
laboratoire de l’Europe des Lumières ». Ce qui est certain, c’est
l’influence profonde que ce pays savoyard et ses habitants ont exercée
sur la personnalité et la pensée de Rousseau en contribuant à faire de
lui un grand écrivain.
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