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Du
royaume burgonde au royaume de Bourgogne : les terres savoyardes de
443 à 1032
Auteur : Laurent Ripart - Niveau de lecture : Public |
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I) Le socle Burgonde (milieu Ve - début VIe siècle)
A en juger par leurs sépultures, qui nous ont fourni la quasi-totalité du matériel archéologique disponible, les Burgondes de Sapaudia ne constituaient qu'une modeste armée de combattants hétérogènes, sans réelle unité culturelle et encore moins ethnique : 1) Les difficultés que les archéologues éprouvent à distinguer les tombes des Burgondes de celles des populations locales semblent montrer que les nouveaux venus étaient déjà très romanisés à leur arrivée en Sapaudia. Sans doute est-ce pour cette raison que les Burgondes se mélangèrent très vite aux populations locales, à tel point que les archéologues ne parviennent plus à distinguer les deux populations dans les sépultures du VIe siècle. 2) Les Burgondes semblent n'avoir possédé aucune civilisation originale, si l'on en juge du moins par l'absence dans leurs sépultures de tout objet d'artisanat particulier, qui serait susceptible de nous permettre d'identifier une culture autonome. La diversité de leur matériel funéraire, qui provenait tout aussi bien du fond commun du monde germanique que de l'artisanat gallo-romain, relève d'une population bigarrée, qui avait emprunté à des foyers culturels les plus divers. 3) La présence de tombes à inhumation en couple, la pratique parfois attestée de la déformation crânienne, ainsi que la présence de caractères vraisemblablement mongoloïdes dans la dentition des squelettes burgondes, constituent un ensemble de témoignages convergents qui atteste de la forte présence de populations d'origine hunnique au sein de l'armée burgonde. Confirmant ces données archéologiques, les sources écrites tendent aussi à nous montrer que les Burgondes n'avaient d'autre unité que celle que leur avait donnée Rome, en rassemblant des combattants venus de tous horizons dans un même statut de fédérés, c'est-à-dire d'alliés cantonnés par l'empire romain sur ses frontières : 1) En 411, à l'initiative de l'empereur Justin, un premier royaume burgonde, jadis appelé " de Worms ", fut établi sur la rive gauche afin de sécuriser une frontière que les invasions de 406 avaient mis à mal. Il est douteux que les " Burgondes " ainsi installés aient eu une quelconque unité ethnique. 2) En 435, les Burgondes se révoltèrent et allèrent piller la Belgique première. Deux ans, plus tard, le patrice Aetius, fort de ses contingents hunniques, alla châtier les révoltés, dont il massacra un très grand nombre. L'épisode marqua suffisamment les mémoires collectives pour donner naissance à une tradition épique, qui fut mise par écrit vers 1200, sous la plume d'un poète inconnu de la région du Danube autrichien, dans le fameux " chant des Niebelugen ". 3) En 443, Aetius accorda son pardon aux survivants, désormais hors d'état de nuire, et les installa en 443 en Sapaudia, afin d'assurer la sécurité des routes alpines qui menaient à Rome et de contenir la poussée des Alamans. La localisation précise de cette Sapaudia a fait couler beaucoup d'encre : en dernier lieu, Justin Favrod a soutenu avec des arguments des plus solides que la Sapaudia n'aurait regroupé que le seul diocèse de Genève, qui aurait toutefois alors compris les territoires des cités de Nyon et d'Avenches.
L'arrivée des Burgondes et la politique de cantonnement de troupes barbares, que menait le patrice Aetius, suscita quelques oppositions au sein de l'aristocratie romaine : 1) Sous la direction de l'évêque Célidoine de Besançon, l'aristocratie de la Séquanie manifesta une certaine hostilité aux nouveaux venus. 2) Cette attitude fut toutefois très minoritaire, car la grande majorité de l'aristocratie romaine se montra très favorable à l'installation des Burgondes, comme le montre l'empressement de nombreux évêques rhodaniens' dont une grande partie était issue du monastère de Lérins' à demander au pape romain de déposer l'évêque Célidoine de Besançon. La véhémence avec lesquels les évêques, qui étaient tous issus des meilleurs familles de l'aristocratie romaine, s'attachèrent à réduire toute opposition à l'installation des Burgondes, montre bien que, dans leur grande majorité, les latifundiaires romains firent un très bon accueil aux fédérés : 1) A l'image de Sidoine Apollinaire, qui se lamentait à l'idée d'entendre " les chansons du Burgonde gavé qui s’enduit les cheveux de beurre rance ", l'aristocratie romaine, imbue de la culture rhétorique qui faisait le fonds commun de l'éducation tardo-antique, n'éprouvait qu'un mépris profond pour les barbares. 2) Pour autant, alors qu'elle était en train de rassembler d'immenses domaines fonciers, l'aristocratie romaine avait impérativement besoin d'une protection militaire pour faire face à la menace d'une éventuelle invasion alémanique, mais aussi de l'insurrection sociale endémique, qui trouvait son expression dans le mouvement des bagaudes. 3) N'ayant guère confiance dans les contingents venus d'Italie, l'aristocratie gallo-romaine, qui ne voyait plus dans l'Etat impérial qu'un obstacle au développement de son hégémonie sociale, ne pouvait qu'être favorable au cantonnement régional d'une armée burgonde. Très méfiante envers la Cour de Ravenne, l'aristocratie gallo-romaine, qui aspirait à s'émanciper de la tutelle impériale, espérait en fait que les Burgondes lui apporterait une protection efficace qu'elle parviendrait à contrôler. Disposant du soutien de l'aristocratie romaine, les Burgondes quittèrent bien vite la modeste Sapaudia pour se tailler un véritable royaume : 1) Pour l'essentiel, ce processus se déroula au cours du troisième quart du Ve siècle, lorsque les Burgondes parvinrent à donner naissance à un puissant royaume, qui s'étendait de Chalon et Autun à Viviers et Avignon. 2) Au jugement certes tardif du pseudo-Frédégaire, il semble que l'oligarchie romaine ait joué un rôle déterminant dans cette expansion, puisque cet historien du VIIe siècle affirme que " les Burgondes furent invités par l'intermédiaire d'ambassadeurs par les Romains ou les Gaulois qui vivaient dans la province de Lyonnaise, en Gaule chevelue, en Gaule conquise et en Gaule Cisalpine afin que ceux-ci puissent renoncer à verser les impôts à l'Etat et là, on vit les Burgondes s'installer avec femmes et enfants ". L'aristocratie romaine était d'autant plus disposait à faire appel aux Burgondes, que leur établissement ne leur coûtait rien : 1) Comme l'ont démontré les recherches récentes, le droit " d'hospitalité " que les propriétaires romains devaient payer à la soldatesque burgonde ne consistait en fait qu'en la remise d'une part des impôts impériaux, dont le prélèvement était assuré par l'oligarchie locale. Depuis les réformes de Constantin, les latifundiaires romains avaient été contraints à lever directement l'impôt foncier sur leurs paysans, avant d'en restituer un tiers à l'armée, un tiers à l'empereur et un tiers aux autorités locales. En se plaçant sous la protection des Burgondes, les sénateurs leur remettaient directement les parts qu'ils auraient dû verser à l'empereur et à l'armée. 2) L'aristocratie accueillit donc avec enthousiasme les nouveaux venus, puisqu'elle préférait laisser directement les revenus fiscaux à une armée locale plutôt que de les laisser partir vers la cour de Ravenne, qui n'avait pas les moyens de protéger la Gaule. En ce sens, la formation du royaume burgonde ne fut finalement qu'une conséquence des aspirations à la liquidation de l'Etat impérial que l'aristocratie gallo-romaine, aiguillonnée par son égoïsme de classe, développa avec constance tout au long du Ve siècle.
A l'exception de l'empereur Maximien, qui assiégea Lyon vers 467 pour tenter d'endiguer l'expansion des Burgondes, les autorités romaine entretinrent de très bonnes relations avec les fédérés : 1) Dans un premier temps, les Burgondes apportèrent aux Romains de précieux contingents d'appoints. Ainsi, en 451, les Burgondes combattirent dans l'armée romaine, qui vainquit Attila aux Champs Catalauniques. 2) Par la suite, les Burgondes bénéficièrent du soutien tacite de la cour de Ravenne, qui abritait les derniers des empereurs d'Occident. S'inquiétant de la puissance des Wisigoths, les autorités italiennes favorisèrent les Burgondes, dans lesquels ils espéraient trouver un contrepoids à la menace wisigothique. 3) Après la chute du dernier empereur d'Occident, en 476, les empereurs de Constantinople, sous l'autorité desquels l'empire se trouvait réunifié, s'appuyèrent sur les Burgondes pour mieux lutter contre le royaume ostrogothique qui s'était édifié en Italie. Bénéficiant ainsi de la confiance impériale, les rois des Burgondes exercèrent en fait un pouvoir d'une double nature : 1) Sur leurs sujets burgondes, ils exerçaient un pouvoir royal, qui pour l'essentiel relevait d'une chefferie de guerre. Le roi rassemblait les guerriers et les conduisait à la victoire : selon le témoignage Ammien Marcellin, il pouvait d'ailleurs être déposé s'il était été vaincu. 2) Sur les Romains, les rois burgondes n'avait d'autre pouvoir que celui que les empereurs romains leur avait délégués. Ils ne manquèrent donc pas d'utiliser les titres de " maître des milices pour les Gaules " ou de " patrice ", que leur conférèrent régulièrement les empereurs. Comme l'affirmait une lettre de Sigismond à l'empereur Anastase, dont le roi avait confié la rédaction à l'évêque Avit de Vienne : " tous mes ancêtres ont de tout temps accordé plus de considération aux dignités qu'ils recevaient des empereurs qu'à ceux qui leur venaient de leurs pères. ". 3) Ce double pouvoir des rois burgondes s'exprimait dans leurs émissions monétaires, qui étaient frappées à l'effigie de l'empereur, à laquelle avait été rajouté le monogramme royal.
Ce double pouvoir de roi des Burgondes et de magistrat impérial pour les Romains détermina toute l'organisation du royaume : 1) La royauté burgonde dut rédiger un double code de droit : l'un pour les Burgondes (la loi dite Gombette parce qu'elle fut proclamée par le roi Gondebaut en 502), l'autre réservé aux seuls Romains (la loi romaine des Burgondes, qui constitue sans doute davantage un recueil du droit romain qu'un nouveau droit propre aux Romains vivant sous l'autorité des rois burgondes) 2) Ce double droit explique la présence d'une double administration : dans chaque cité, le roi était représenté par deux comtes, l'un pour les Romains et l'autre pour les Burgondes. A l'échelle de l'Occident latin, le royaume burgonde se caractérise toutefois par la faiblesse de la distinction entre barbares et Romains, s'opposant en particulier au royaume ostrogothique d'Italie, où les deux populations demeurèrent longtemps très strictement séparées : 1) D'un point de vue juridique, la loi Gombette était particulièrement proche du droit romain. La plupart des édits qui furent rajoutés au noyau initial proclamé par Gondebaud eurent d'ailleurs pour but de rapprocher le droit des Burgondes de celui des Romains. 2) A la différence du royaume ostrogothique, où il était interdit aux barbares de se mélanger aux Romains, aucun obstacle institutionnel ou juridique ne vint interdire la fusion très rapide de l'aristocratie burgonde et des sénateurs romains. Dès le début du VIe siècle, des mariages mixtes sont attestés, dont les descendants portèrent un double nom, burgonde et romain. Cette fusion fut encouragée par l'absence de toute ségrégation ethnique dans l'administration royale : très vite des Romains purent ainsi servir dans l'armée burgonde.
Comme la grande majorité des populations germaniques, les Burgondes étaient en majorité, à leur arrivée en Sapaudia, des chrétiens de confession arienne : 1) Selon la doctrine du prêtre Arius, les Burgondes considéraient qu'en raison de sa nature humaine, le Christ ne pouvait avoir une divinité égale à celle du Père, qui l'ayant engendré était donc son créateur. Ils s'opposaient ainsi aux Romains catholiques qui considéraient, selon le credo du concile de Nicée (325), que le Christ était tout à la fois pleinement Dieu et pleinement homme (" vrai Dieu issu de vrai Dieu "), affirmant en conséquence qu'il avait été " engendré mais non créé ". 2) L'arianisme ayant été condamné comme hérétique par le clergé catholique, les Burgondes durent donc se doter de leur propre clergé, qui célébrait le culte dans des bâtiments séparés de ceux qu'utilisaient les chrétiens de rite nicéen. Soucieux de réduire la concurrence de l'église arienne, les évêques romains s'attachèrent à convertir les Burgondes au catholicisme : 1) Forts de leur culture théologique et rhétorique, les évêques rhodaniens s'attachèrent à convertir les Burgondes. L'évêque Avit de Vienne, conseiller du roi Gondebaud, fut particulièrement actif, et parvint à obtenir de nombreuses conversions individuelles. 2) Tout en réservant un très bon accueil à la propagande catholique, le roi Gondebaud fit preuve de la plus grande prudence. Pour ne pas se séparer de l'aristocratie burgonde attachée à la confession de ses ancêtres, il demeura arien, mais il autorisa néanmoins son fils et héritier Sigismond à se convertir au catholicisme, en 506. Très progressivement, les Burgondes se convertirent au catholicisme : 1) Dès le règne de Gondebaud, la monarchie burgonde encouragea la fondation de monastères catholiques. A Genève, la princesse Sédeleube fonda un monastère dédié à saint Victor ; à Lyon, l'épouse de Gondebaud fut à l'origine de la fondation d'un monastère dédié à saint Michel. La plus importante de ces fondations monastiques fut toutefois celle de Saint-Maurice d'Agaune, où Sigismond édifia en 515 un très important monastère dédié aux martyrs de la légion thébaine. 2) Après la mort de Gondebaud en 516, son fils Sigismond lui succéda. Désormais catholique, la monarchie encouragea les conversions individuelles sans toutefois les imposer. 3) La conversion des Burgondes fut toutefois difficile et âpre, comme semble le montrer l'hostilité que Sigismond rencontra parmi les siens. Bien qu'affaiblie, l'église arienne burgonde parvint à survivre et ne s'éteignit définitivement qu'au cours du VIIe siècle.
Déjà confrontés à la concurrence de voisins incommodes (Alamans au nord ; Ostrogoths à l'est ; Wisigoths à l'Ouest), les rois burgondes durent faire face à la montée en puissance des Francs saliens : 1) En 500 , les Francs lancèrent une première expédition contre le royaume burgonde, à l'appel de Godésigel, frère et concurrent du roi Gondebaud. L'intervention du roi wisigoth Alaric II fit échouer le projet : fort de ce soutien, Gondebaud put vaincre son frère, qu'il fit mettre à mort ainsi que toute sa famille, contraignant ainsi Clovis à se retirer. Le roi des Francs fut contraint à une paix décevante, au terme de laquelle il épousa Clotilde, fille de Gondebaud. 2) Entrés dans la pesante alliance de Clovis, les Burgondes participèrent en 507 à la conquête franque de l'Aquitaine wisigothique, en n'obtenant toutefois en récompense que la seule cité de Viviers. Ce conflit acheva de tendre leurs relations avec le roi ostrogoth Théodoric, qui attaqua les Burgondes et fit occuper la Provence wisigothique, interdisant à Gondebaud tout espoir d'arriver sur les rivages méditerranéen. Au terme de la guerre, le royaume burgonde se trouvait désormais entouré de toutes parts par les Francs et ne pouvait plus compter sur un éventuel soutien ostrogoth. 3) En 523, Clodomir, fils de Clovis et roi d'Orléans, déclara la guerre au roi Sigismond, sans doute pour venger la mort de Godégisel, dont il avait peut-être épousé la petite-fille. L'aristocratie burgonde en profita pour se débarrasser de Sigismond et le livra à Clodomir, qui l'amena à Orléans, dans les environs duquel le roi burgonde fut jeté dans un puits. Sigismond payait ainsi le prix de sa conversion au catholicisme, qui avait mécontenté une partie de son aristocratie, mais aussi le crime qu'il avait commis en 522, lorsqu'il avait fait étrangler Sigéric, le fils qu'il avait eu de son union avec une fille de Théodoric, ce qui avait profondément mécontenté les Ostrogoths. Successeur de Sigismond, le roi Godomar essaya de rétablir une situation compromise, en tentant de faire face aux nouveaux assauts des Francs : 1) En 524, Godomar parvint à résister à une nouvelle expédition de Clodomir : lors de la bataille de Vézeronce, le roi franc fut battu et tué par l'armée burgonde. 2) En 532, Childebert et Clothaire attaquèrent les Burgondes, afin de venger la mort de leur frère Clodomir. Godomar parvint une nouvelle fois à résister à cet assaut. 3) En 534, les deux rois francs revinrent avec leur frère Théodebert : cette fois-ci, Godomar ne put résister et dut prendre la fuite, tandis que les fils de Clovis se partageaient le royaume des Burgondes.
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