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Du
royaume burgonde au royaume de Bourgogne : les terres savoyardes de
443 à 1032
Auteur : Laurent Ripart - Niveau de lecture : Public |
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IV) La crise de l’an mil
Dans la seconde moitié du Xe siècle, la monarchie impériale ottonienne accrut sa tutelle sur la royauté rodolphienne : 1) Par une série d’alliances croisées, les Ottoniens se lièrent très étroitement aux Rodolphiens. En 951, Otton Ier épousa Adélaïde, fille de Rodolphe II ; vers 965, il mariait sa nièce au roi Conrad, dont la fille allait épouser Henri le Querelleur, frère cadet d’Otton Ier. 2) Par l’intermédiaire de ce réseau de parenté, les Ottoniens se lièrent aux établissements monastiques du royaume rodolphien. En 966, Otton Ier et Adélaïde intervinrent ainsi auprès du roi Conrad, pour qu’il protégeât le monastère provençal de Montmajour. En 983, Otton II prenait sous sa protection l’abbaye vaudoise de Payerne, qu’avait fondée son épouse rodolphienne. 3) Les souverains ottoniens se placèrent en protecteur du royaume de Bourgogne, en s’attachant particulièrement à entretenir le culte de saint Maurice. En 961, le roi Otton Ier obtint de Conrad de nouvelles reliques de saint Maurice, qu’il fit placer à Magdebourg, qui devint le nouveau centre cultuel des saints de la légion thébaine. Les fondements idéologiques de la monarchie bourguignonne se trouvaient placés sous la tutelle germanique. Sous le règne de Rodolphe III (993-1032), fils et successeur de Conrad, la tutelle de la royauté germanique se fit encore plus pesante et finit par étouffer l’autorité des rois rodolphiens : 1) Les souverains ottoniens commencèrent à intervenir directement dans le royaume rodolphien. En 999, l’impératrice Adélaïde vint ainsi dans le royaume de Bourgogne, où elle arbitra souverainement les différents qui avaient opposé Rodolphe III à son aristocratie. 2) En 1016, Rodolphe III vint à Strasbourg, où il prêta un hommage de main à l’empereur Henri II. Le roi de Bourgogne promit à l’empereur de gouverner selon ses conseils et de lui laisser sa succession s’il devait mourir sans laisser un fils légitime. 3) En 1018, Rodolphe III confirma et compléta les engagements qu’il avait pris à Strasbourg, en remettant sa couronne et son sceptre à Henri II. La royauté bourguignonne était désormais totalement soumise au pouvoir impérial.
Dans le contexte du développement de la tutelle impériale, les évêques du royaume rodolphien délaissèrent le palais royal pour se placer directement sous l’autorité ottonienne : 1) Les évêques recherchèrent la protection impériale, comme le fit en 997 l’évêque de Lausanne, alors que le roi Rodolphe III lui disputait la possession d’un fisc royal. L’empereur intervint et contraignit le roi à restituer à l’évêque la terre qu’il lui avait réclamé. 2) Après l’an mil, le roi perdit l’habitude de réunir en conciles les évêques bourguignons. Désormais, les prélats rhodaniens prirent le chemin de la Germanie, comme le firent les archevêques de Lyon et de la Tarentaise et les évêques de Genêve et de Lausanne en 1007, lorsqu’ils allèrent assister au concile de Francfort. Profitant de l’affaiblissement de la royauté, les évêques purent gérer leurs diocèses en toute indépendance, comme le montre l’exemple emblématique du diocèse de Grenoble : 1) Dans le contexte de la crise du pouvoir monarchique rodolphien, l’évêque Humbert de Grenoble parvint à développer son autorité, en imposant à la royauté de nouvelles concessions de droit et de terres fiscales. En 1009, Rodolphe III lui donnait ainsi la moitié du château royal de Moras et les terres adjacentes. 2) Le recul de la monarchie permit à l’évêque Humbert de gérer en toute liberté son diocèse, ce qui lui permit d’associer largement ses parents au bénéfice de l’exploitation des terres de la cathédrale. En 1012, il fondait ainsi un très important prieuré à Saint-Laurent de Grenoble, où il installait des moines chaffriens qui devaient prier pour son âme et celles de ses parents les plus proches. 3) A la mort vers 1020 de l’évêque Humbert, ses parents purent conserver la gestion de l’évêché et firent élire Mallein, neveu de l’évêque défunt. Ayant ainsi acquis une position dominante sur le diocèse de Grenoble, la famille des évêques Humbert et Mallein put se tailler un pouvoir princier. En 1038, elle possédait le titre comtal : elle fut à l’origine de la dynastie des dauphins du Viennois. La principauté savoyarde se construisit au début du XIe siècle, selon des modalités très voisines de celle que l’on a pu observer en Dauphiné : 1) Humbert, le fondateur de la lignée comtale, apparut pour la première fois dans une charte de l’an mil. Si la tradition histoirographique l’a souvent désigné par le nom de " Humbert-aux-Blanches-Mains ", il est douteux qu’il ait jamais porté ce surnom tardif qui n’apparut qu’au XIVe siècle dans la généalogie savoyarde de l’abbaye d’Hautecombe. 2) Humbert ne possédait qu’un modeste patrimoine, pour l’essentiel situé dans la combe de Savoie et la cluse de Chambéry, mais son appartenance à une puissante famille épiscopale faisait de lui un personnage de premier plan. Le frère d’Humbert était en effet évêque de Belley et ses cousins Burchard et Anselme étaient respectivement archevêque de Vienne et évêque d’Aoste. 3) Avec l’appui d’une telle parenté, Humbert commença son ascension sociale, en recevant peu avant 1003 le titre de comte. Bien qu’elle assurât à son titulaire un prestige inégalé parmi l’aristocratie laïque, cette titulature ne correspondait pas à l’exercice de fonctions précises sur un territoire bien défini. Ce ne fut qu’au XIIe siècle que les descendants d’Humbert se soucièrent de définir dans l’espace leurs pouvoirs comtaux, en prenant les titres de " comtes de Maurienne " puis de " comtes de Savoie ". 4) En 1011, Rodolphe III épousa Ermengarde, une parente si proche du comte Humbert, qu’il est vraisemblable qu’elle en était la sœur, selon une hypothèse souvent défendue par les historiens italiens. Rodolphe III donna à son épouse un douaire considérable, qui s’étendait en particulier autour d’Aix-les-Bains et de la combe de Savoie. Bien vite, ces terres royales passèrent aux mains du comte Humbert. 5) Grâce à l’alliance royale, le pouvoir d’Humbert se développa rapidement. Au début des années 1020, il s’implantait en particulier dans la vallée d’Aoste et en Valais, où le comte Humbert fit élire deux de ses fils sur les sièges épiscopaux. Il put surtout entrer en contact avec la cour impériale, à laquelle il lia son destin, puisqu’il devint dès 1016 l’un des principaux partisans en Bourgogne du pouvoir germanique.
La royauté bourguignonne ne put résister à l’essor conjugué du pouvoir impérial et des familles épiscopales : 1) Au cours des années 1010, le souverain rodolphien fut incapable de résister à la montée en puissance des nouvelles familles épiscopales, qui se plaçaient désormais sous la protection directe de l’empereur. Au terme d’une série d’aliénations, le pouvoir royal disparut totalement de l’ancienne Bourgogne bosonide, où le roi Rodolphe III semble avoir aliéné l’ensemble des terres fiscales que ses ancêtres avaient réunies. 2) Après 1020, le roi ne s’aventura au sud du lac Léman. Désormais replié sur le pays de Vaud et le Chablais, le pouvoir royal avait perdu toute envergure. En 1032, Rodolphe III mourut en laissant sa couronne à l’empereur Conrad le Salique. Le pouvoir ottonien se heurta toutefois à la résistance d’une grande partie de l’aristocratie : 1) Refusant de se soumettre à la poigne germanique, une partie de l’aristocratie bourguignonne, au premier rang de laquelle se tenait le comte Gérold de Genève, fit appel au comte Eudes II de Blois, fils d’une sœur du roi Rodolphe III. Le prétendant s’avança dans la vallée du Rhône, où il reçut de nombreux soutiens locaux. 2) Principal partisan de l’empereur, le comte Humbert fut contraint de fuir devant l’avancée d’Eudes de Blois. Il partit en Germanie puis en Italie, où il prit la tête des troupes réunies par le pouvoir impérial. 3) En 1034, tandis que Conrad s’avançait par le Nord, le comte Humbert entrait en Bourgogne par la vallée d’Aoste et le col du Grand-Saint-Bernard. Les deux armées firent leur jonction à Genève. Le succès de Conrad était total : Eudes II de Blois avait été définitivement vaincu et l’ensemble de l’aristocratie bourguignonne avait été contrainte à se soumettre. 4) Si le royaume de Bourgogne était ainsi devenu partie intégrante de l’empire, le pouvoir germanique n’avait pu recueillir qu’un héritage en lambeaux, qui s’était encore amoindri après que l’empereur eut remercié ses partisans. Le comte Humbert mit ainsi la main sur la Maurienne et peut-être la Tarentaise. Dans ce qui allait bientôt constituer l’espace savoyard, le temps des rois était arrivé à son terme ; celui des princes allait commencer. |
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