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LA SAVOIE MODERNE
Auteur : F.MEYER - Niveau de lecture : Public |
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III. LE DECOLLAGE DU XVIII° SIECLE
L'accession au trône du jeune Victor-Amédée II en 1675 ne semble pas remettre
en cause la fatalité pesant sur la Savoie : un duc-enfant soumis
à sa régente de mère au-delà de sa majorité ; une pression française
qui s'accentue aux frontières et qui, après la Franche-Comté (1674), annexe
Casale (1681) ; qui impose une répression sévère contre les protestants
du Piémont, aussi bien réfugiés que sujets du duc (1686). Le sursaut d'orgueil
de son souverain, sa tolérance de la « Glorieuse Rentrée » des
vaudois réfugiés à Genève (1689) et sa participation à la Ligue d'Augsbourg
contre Louis XIV (1690) amènent encore une fois la catastrophe. Défait
à Staffarde (1690) et à La Marsaille (1693), le duc perd l'essentiel des
ses Etats et Turin n'est sauvé que de justesse par ses alliés, espagnols
et puissances protestantes. Une paix séparée en 1696 est généreusement
accordée par Louis XIV, qui rend Pignerol. Bien placé dans la succession
d'Espagne, Victor-Amédée est d'abord l'allié de Philippe V. Une volte-face
diplomatique de plus, et c'est à nouveau l'occupation de ses Etats (1703-1713),
y compris Turin, pourtant libérée en 1706 par son cousin le prince Eugène.
Là encore le jeu diplomatique européen des traités d'Utrecht (1713) et
de Rastatt (1714) va sauver une situation militairement dramatique :
non seulement, Victor-Amédée récupère ses Etats, mais il annexe le Milanais
occidental avec 400000 sujets et ceint (enfin !) une vraie couronne
royale, celle de Sicile (que sa maladresse avec l'Angleterre, le nouvel
arbitre de l'Europe, lui fait troquer contre celle de Sardaigne en 1718).
En
1733, son fils Charles-Emmanuel III ne fait pas la même erreur et choisit
l'alliance française lors de la guerre (largement italienne) de la Succession
de Pologne : en 1738, il annexe 80000 sujets en Milanais (Novare
et Tortone). Mais en 1740 il choisit de soutenir Marie-Thérèse dans la
guerre de succession d'Autriche contre la France et son allié l'Espagne
bourbonnienne. Cette fois ci c'est l'armée de Don Felipe qui envahit la
Savoie (par le Sud) en 1742 pour une longue et pénible occupation pour
les populations jusqu'en février 1749. Mais la paix d'Aix-la-Chapelle
est favorable au roi sarde, décidemment plus habile pour négocier la paix
que ses alliances militaires, qui annexe 500000 sujets (comté d'Anghiera,
Vigevano et une partie du duché de Pavie). Le rapprochement franco-autrichien
de 1756 empêcha dorénavant les surenchères des rois sardes. Cela valut
43 ans de paix au pays, et autorisa même des rectifications pacifiques
de frontière avec Genève en 1754 et avec la France en 1760. Si
les structures sociales ou économiques évoluent peu au XVIII° siècle,
si l'aspect routinier de l'agriculture semble l'emporter sur l'innovation,
si les villes restent modestes (Chambéry à 12000 habitants, Annecy 5000,
Turin 70000 ?), cela ne signifie pas pour autant absence de nouveauté.
La famille nucléaire est nettement majoritaire depuis le XVI° siècle,
y compris en montagne, et le mariage tardif la règle générale. Certes
le niveau de vie reste modeste : dans l'Avant-Pays savoyard, les
trousseaux des mariés ne comportent que des coffres de noyer ou de sapin
et presque jamais de chaises, des pichets et pas de verre ; avec
deux ou trois robes une femme peut s'estimer heureuse. Mais les indiennes
apparaissent dans les inventaires après 1730, les pommes de terre après
1770 et le café après 1780. Et l'alimentation des éleveurs de montagne
les rend souvent plus solides que les paysans des plaines. Les délibérations
des assemblées communales (réformées en 1738) évoquent la rigueur de la
vie quotidienne : le poids de l'entretien des « étapes »
militaires (ravitaillement des troupes, entretien des ponts, des routes,
fourrage des chevaux) dans les vallées de Maurienne ou de Tarentaise est
difficile à supporter ; les rivalités entre paroisses (et bientôt
avec les notables) sur les communaux indispensables pour le bois et le
pacage des animaux ; les dangers naturels (avalanches, inondations,
loups, ours en Haute-Maurienne) ; l'entretien du presbytère et du
maître d'école, souvent financé par des chanoines ou des émigrés enrichis.De
1709 à 1788, les mauvaises récoltes se succèdent et en 1715, Chambéry
se dote d'un Hôpital général sur le modèle lyonnais ou turinois. Mais
une économie transfontralière, plus ou moins interlope (Mandrin, roué
à Valence en 1755, fut enlevé à Rochefort-en-Novalaise), est née où les
paysans vendant directement leurs produits concurencent les négociants
(A.Radeff). L'émigration, temporaire d'abord par le colportage et le salariat
(maçons, domestiques, ramoneurs), devient souvent définitive avec plus
d'autonomie dans le travail vers Genève, Lyon, Turin ou Paris, puis au
delà vers l'Allemagne, l'Alsace ou l'Autriche. Depuis le Faucigny (40%
des émigrants de 1726 ?), elle assure des revenus parfois substantiels
(les 300 émigrés de Magland lui rapporte 60000 livres par an, 90% de son
revenu), des fondations de paroisses, d'écoles et de somptueux rétables
baroques, réalisés par des artistes locaux ou du Val Sesia. Elle peut
même donner naissance à une industrie locale, comme l'horlogerie à Cluses,
avec 500 emplois en 1790 (C.et G.Maistre + G.Heitz). La verrerie de Thorens,
les mines de fer de Bonvillard, les salines de Moûtiers dépendent en revanche
largement de capitaux extérieurs. Enfin,
la dynastie sarde va précocement doter le pays d'un modèle de « despotime
éclairé », avant même l'expérience traditionnellement reconnue comme
première en ce domaine dans la Prusse de Frédéric II (1740). Entouré de
conseillers souvent d'humble origine, Victor-Amédée II accentue la centralisation :
création des intendants sur le modèle français, suppression du droit de
remontrance au sénat, mise au pas des institutions locales (suppression
de la Chambre des Comptes de Chambéry, remplacement des assemblées communales
par un conseil municipal, institution d'un vicaire de police dans les
grandes villes), réforme monétaire de 1717 remplaçant le florin par la
livre (de Savoie et de Piémont), « Royales Constitutions » en
1723 (reprises en 1770). L'Eglise également est agressée par une laïcisation
active : refus de publication de la bulle Unigenitus sur le
jansénisme (1713) et heurt avec l'évêque de Grenoble qui a autorité sur
Chambéry, concordat de 1727, étatisation des collèges au détriment des
jésuites et au profit de l'université de Turin (1729). La réforme fiscale
se matérialise par une grande opération, la cadastration de toutes les
propriétés, y compris des privilégiés, dont on attend bien dorénavant
une contribution à la taille. Menée d'abord en Piémont (1697-1731) puis
en Savoie (1728-1738) elle aboutit en effet à plus de justice, mais aurait
nécessité d'être tenue à jour, ce qui est alors impossible. Militarisation
aussi du duché où 1/10 des hommes est sous les drapeaux (environ 40000
soldats), soit plus que la Prusse, et une armée qui dévore 40% du budget
royal vers 1734 (S.Loriga) et produit des hommes étonnants comme le général
Monet, espion des cours de Turin et de Versailles. Cette oeuvre impressionnante
est pousuivie par Charles-Emmanuel III qui en 1771 autorise les communautés
rurales à racheter les droits féodaux à leurs seigneurs. Ces derniers
tentèrent de résister, mais le nouveau roi Victor-Amédée III tint bon
et les tensions furent nombreuses. En 1792, 1/3 des droits aurait été
rachetés intégralement, et 1/3 affranchis, mais pas encore payés par des
communautés souvent obligées de s'endetter pour se libérer. Il
est étonnant que la Savoie n'ait pas davantage attiré les regards des
philosophes français, excepté Rousseau qui séjourne à Chambéry de 1731
à 1737. Complexe d'infériorité que reprochait le jeune Joseph de Maistre,
alors un libéral proche du parti philosophique, à ses compatriotes (
« vous étiez trop accoutumé à faire venir vos opinions de France
comme vos étoffes ») ? Fidélité à l'Eglise catholique de la
dynastie (et des sujets) après Victor-Amédée II sans doute : Charles-Emmanuel
III et Victor-Amédée III ont toujours affirmé leur piété. Le début du
XVIII° siècle a continué pourtant à faire de Turin une somptueuse capitale
et un pôle artistique : Filippo Juvarra y travaille, de 1714 à 1735,
à édifier la basilique de la Superga (pour commémorer la libération de
la ville en 1706), à rénover au goût du jour le château de Rivoli, à élever
le pavillon de Stupinigi. Des peintres napolitains, romains, vénitiens,
français (Van Loo), piémontais (P.F.Guala) s'y pressent. Alexandrie fut
fortifiée par Ignazio Roveda Bertola. La culture intellectuelle n'est
pas en reste. Victor-Amédée III patronne la Société Royale des sciences
de Turin et tolère la Maçonnerie. La loge maçonnique des Trois Mortiers
est fondée à Chambéry en 1749, avant d'essaimer dans le duché et même
à Turin. Après de multiples créations et scissions, ce serait peut-être
800 à 1000 savoyards qui auraient été initiés, attirés sans doute autant
par le sentiment de socialiblité et d'égalité qui règnaient dans les loges
que par une profonde contestation. La création d'une Société d'agriculture
en 1772 à Chambéry par Costa de Beauregard, la tolérance religieuse envers
les juifs et les protestants dans la ville neuve de Carouge aux portes
de Genève en 1783, l'intérêt porté aux événements de France à partir de
1789 plaident pour une ouverture, mais de très réelles tensions sociales
poussent également, de façon contradictoire et désordonnée, la Savoie
à intervenir rapidement dans le débat révolutionnaire. Mais pouvait-on
prêter vraiment attention à un petit Etat où des voyageurs de l'Europe
protestante étaient en train de découvrir l'alpinisme ? L'ascension
du Mont-Blanc en 1786 par deux chamoniards, Jacques Balmat et le Dr Paccard,
allait vite être estompée par le succès de Chamouni et les exploits
du genevois Horace-Bénédicte de Saussure. Exit Genus Sabaudiae. |
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