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La Savoie à l'époque romaine
Auteur : François BERTRANDY - Niveau de lecture : Scientifique |
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1. La conquête et l’organisation administrative
1. 1 - La conquête du pays allobroge par les Romains A partir de 125 avant J.-C., deux faits importants expliquent l’intervention
romaine en Gaule méridionale. Le premier concerne la demande de secours
aux Romains adressée par Marseille, dont les comptoirs côtiers sont menacés
par le peuple des Salyens. Le second est représenté par l’influence
grandissante du peuple des Arvernes, non seulement en Gaule chevelue,
mais également en Gaule méridionale auprès de peuples comme les Voconces
et les Allobroges qui devinrent leurs alliés. Au début et dans l’été de l’année 121 avant J.-C., ces derniers
furent vaincus à deux reprises, tout d’abord au confluent du Rhône
et de la Sorgue par le consul Cnaeus Domitius Ahenobarbus, puis au confluent
du Rhône et de l’Isère par le consul Quintus Fabius Maximus. A cette
date, les Allobroges perdirent leur indépendance et leur territoire fut
intégré dans la Prouincia. Cependant la pacification n’était pas achevée. A maintes reprises,
en effet, en raison de la rapacité de gouverneurs romains indélicats,
tels Fonteius, Calpurnius Piso ou Murena, et de l’échec de leurs
ambassades à Rome, notamment au moment de la conjuration de Catilina (63
avant J.-C.), les Allobroges, associés à d’autres peuples comme
les Voconces, les Volques Arécomiques ou les Rutènes, se révoltèrent contre
l’autorité romaine. Chaque fois ils furent vaincus : par Pompée
en 73-71, par Caius Calpurnius Piso en 63, par le proconsul Caius Pomptinus
en 61, qui triompha alors d’une grande figure allobroge, Catugnat.
C’est seulement à partir de cette date, que le peuple allobroge
accepta de se soumettre définitivement à Rome et de se doter d’une
nouvelle capitale, Vienne. La cité des Allobroges servit alors fidèlement de base arrière à Jules
César, d’abord contre les Helvètes, puis, lorsqu’il entreprit
la conquête de la Gaule chevelue. l. 2 - L’organisation du territoire conquis Parmi les vingt cités composant la nouvelle province (Prouincia),
la cité des Allobroges, devenue la cité de Vienne, était la plus vaste.
Elle comprenait la plus grande partie des deux départements de la Savoie,
une petite portion méridionale du canton de Genève, la partie septentrionale du département de l’Isère, l’extrême
nord des départements de l’Ardèche, jusqu’au Doux, et de la
Drôme jusqu’à la hauteur de Pont-de-l’Isère, soit un espace
compris en gros entre le Lac Léman, le Rhône, la chaine de Belledonne,
le Beaufortin et le massif du Mont Blanc. A l’est enfin, les limites
actuelles de la Haute-Savoie correspondent en gros au domaine affecté
aux Nantuates et aux Véragres de part et d’autre du Rhône dans le
Valais. Si les Allobroges ont contrôlé des terres sur la rive droite du
Rhône en amont de Lyon, ce n’est que dans le voisinage de Genève
qui faisait partie de leur territoire. Il n’est pas exclu cependant
qu’ils aient possédé ponctuellement des propriétés en territoire
ambarre, dans la région de Saint-Vulbas (Ain), où l’épigraphie mentionne,
au début du IIIe siècle, un décurion de la cité de Vienne (CIL
XIII 2453). Elevé au rang de colonie latine par César, avec une déduction de colons,
entre 46/45 et 36 avant J.-C., le territoire allobroge présentait donc
un population mixte de citoyens romains, inscrits dans la tribu Voltinia,
et d’indigènes. Ce statut accordait aux magistrats de la cité l’obtention
de la citoyenneté romaine à leur sortie de charge. C’est à ce moment-là
également que les Allobroges, dont le nom n’apparaît plus dans les
sources épigraphiques de cette période, s’appelèrent les Viennenses.
Ils bénéficiaient d’une certaine autonomie administrative avec un
conseil des décurions et un collège de quatre membres chargés de dire
le droit (IIII uiri iure dicundo), ce qui était le propre de toute colonie
latine. Une autre étape fut franchie, soit en 39/40, sous Caligula, soit au début
de règne de Claude (41-54) quand la cité de Vienne fut promue au rang
de " colonie romaine honoraire ". Tous les habitants libres de la cité
obtinrent alors le droit de cité romaine. Le territoire fut non seulement
administré par un conseil des décuvions, mais aussi par trois collèges
principaux de magistrats : les duumvirs pour dire le droit (II uiri
iure dicundo), les duumvirs chargés du trésor (II uiri aerarii),
et les triumvirs chargés de la surveillance et de l’entretien des
lieux publics (III uiri locorum publicorum persequendorum). Dès le règne de Tibère ou celui de Caligula, la cité de Vienne reçut
un dernier privilège, le droit italique (ius italicum) qui assimilait
son territoire au sol italien et l’exemptait de l’impôt foncier. L’épigraphie de la Savoie atteste l’existence de magistrats
de la première et de la seconde constitution de Vienne, appelés à siéger
au chef-lieu de la cité. A la première époque appartient Caius Passerius Afer dont le nom apparaît
sur un texte mutilé de Frangy (CIL XII 2566=ILHS, 62), en
tant que tribun des soldats de la XXIIe légion [Deiotariana]. Le
personnage est connu par deux inscriptions de Vienne qui retracent l’ensemble
de sa carrière (CIL XII 1872-1873). Outre son tribunat en Egypte,
sa fonction de quattuoruir iure dicundo, ses flaminats du divin
Auguste et de Germanicus César, il avait revêtu la préfecture des ouvriers
à trois reprises. Elle lui ouvrait l’accès aux fonctions équestres.
L’inscription est datée du règne de Tibère et donc antérieure au
changement de constitution de Vienne. Passerius Afer devait avoir des
propriétés dans cette région de Frangy. De même, il faut évoquer le quattuorvir
Sextus Decidius [---], dont l’épitaphe, retrouvée à Saint-Alban-Leysse
(CIL XII 2430), est datée de la première moitié du Ier siècle. Les autres inscriptions, épitaphes ou inscriptions honorifiques, relèvent
toutes de la seconde constitution de Vienne. Ce sont encore quatre duouiri iure dicundo qu’il faut citer
en Savoie : Titus Pompeius Albinus à Montmélian (CIL XII 2327),
[---] Taurinus à Grésy-sur-Isère, qui fut aussi triumuir locorum publicorum
persequendorum (CIL XII 2337), Sextus Iulius Senior à Albertville
(CIL XII 2346), peut-être Sextus Decidius [---] à Notre-Dame-des
Millières (CIL XII 2324, perdue), mais rien n’est moins sûr
dans ce cas précis. Il reste à évoquer encore l’inscription de Douvaine (CIL
XII 2580=ILHS, 57) qui mentionne D(ecimus) lul(ius) Capito, probablement
à identifier avec un personnage homonyme attesté par trois inscriptions
de Vienne (CIL XII 1855, 1869, 1870) et une de Genève (CIL
XII 2613). Il a parcouru une carrière mixte, municipale à Vienne, en tant
qu’augure, duumuir aerarii, flamine de Mars, triumuir
locorum publicorum persequendorum, flamine de la Jeunesse, et équestre,
qui l’a conduit jusqu’à la procuratèle ducénaire d’Asturie
et Galice à la fin du règne de Trajan. Au lendemain de la " crise " qui frappa l’Empire au IIIe siècle,
mais pendant laquelle se maintinrent les institutions municipales, la
réorganisation administrative voulue par Dioclétien (284-305) eut des
répercussions dans la cité de Vienne. Ainsi fut créée la province de Viennoise
et les deux agglomérations de Genève et de Grenoble furent élevées au
rang de cité de plein exercice. Le territoire de la cité de Genève, par
exemple, engloba alors la plus grande partie de la Haute-Savoie, jusqu’au
Val d’Arly ainsi que vraisemblablement l’Albanais et une bonne
part des Bauges en Savoie. Les centres d’Annecy et d’Albens
(Albinnum en Savoie), dépendaient donc de Genève élevée alors au
rang de colonie, tandis que la partie méridionale de la Savoie fut affectée
à la cité de Grenoble. A l’intérieur de la cité de Vienne existait une administration
locale de districts, appelés pagi et d’agglomérations secondaires,
les uici. Le pagus, héritier de la circonscription tribale
gauloise, répondait à une unité territoriale utilisée par l’administration
romaine pour effectuer les opérations du cens et la perception de l’impôt. On a conservé le souvenir de cinq pagi, trois situés en Savoie,
dont les noms sont abrégés tant ils étaient connus des habitants. Ce sont
le pagus Dia(nensis ou -nae), qui devait s’étendre
entre le Rhône et le lac d’Annecy, identifié par deux inscriptions
lacunaires, à Hauteville et Seyssel, le pagus Apollin(is ou
-ensis), si on accepte la lecture de l’inscription d’Annecy
(CIL XII 2526=ILHS 2) et le pagus Valer(ius ou
-ianus) autour du confluent Isère-Arly. Deux pagi sont signalés en
Isère, le pagus Oct(---) entre Aoste et Vienne, le pagus Atius
? près de Grenoble : [---]ius Clemens [praefect]us pagi Ati. A la tête des pagi, l’épigraphie rapporte l’existence
de préfets (praefecti) nommés que par l’administration municipale
de Vienne, tel Titus Valerius Crispinus, prêtre de Ventius, préfet du
pagus Dia(---) (Hauteville, Haute-Savoie), ou Sextus Iulius Senior,
préfet du pagus Vale(---), dans la région d’Albertville.
Trois autres sont plus hypothétiques, Quintus Catius Bellicus et un anonyme
sur des textes mutilés de Seyssel, et Gaius Ateius Peculiaris à Annecy. En revanche, aux agglomérations nommément désignées ainsi par l’épigraphie
doit être réservé le terme de uicus. Ce sont le uicus Albinensium
(Albens et Marigny-Saint-Marcel), le uicus Se(---), situé dans
la région de Brison-Saint-Innocent, celui d’Annecy, sur un texte
fragmentaire de Meythet qui mentionne des uicani Bo[utarum]), le
uicus Augustanorum (Aoste, Isère), le uicus Cularonensis,
le uicus Genauensium, le uicus Rep(---) non localisé (près
de Vienne). Mais à cette liste, sans qu’il y ait jusqu’à présent
d’attestation épigraphique de son existence, il faut peut être ajouter
un nouveau uicus sur le territoire de la commune de Gilly-sur-Isère
(Savoie), où les vestiges d’une vaste agglomération rurale ont été
mis au jour. Bien que riches en témoignages archéologiques, des centres comme Seyssel
(Condate) et Faverges (Casuaria) ne sont que des étapes
sur des itinéraires routiers (Itinéraire d’Antonin, 347 ;
Table de Peutinger, II, 1). Etablies dès le début de l’Empire,
d’autres petites agglomérations, Annemasse (Adnamatia), Thonon
(nom antique inconnu), Thyez dans la vallée de l’Arve ou Rumilly.
Dans l’Antiquité, la plus grande partie des terres couvertes aujourd’hui
par les départements savoyards était donc sous la dépendance des Allobroges. 1. 3 - La partie orientale des départements de la Savoie
et de la Haute-Savoie : le domaine des Ceutrons et le royaume de Cottius
Avant la conquête romaine, les Ceutrons occupaient la vallée de l’Arly
à l’est de la chaîne des Aravis et le cours supérieur de l’Arve,
la vallée du Doron de Beaufort, la Tarentaise, les deux versants du col
du Petit-Saint-Bernard. Il semble que César soit à l’origine de
l’entrée des Ceutrons dans l’influence romaine, grâce à ses
bonnes relations avec Donnus, un chef local de Suse (Segusio).
Puis après une période de protectorat, qui leur assurait une certaine
autonomie, Auguste annexa leur territoire qu’il plaça sous contrôle
militaire. Sous le règne de Claude ou de Néron, les districts alpins furent
transformés en provinces impériales équestres et le territoire des Ceutrons
devint la province des Alpes Graies, avec pour capitale Axima (Aime),
l’ancienne capitale indigène, devenue Forum Claudii Ceutronum).
Les habitants de la province reçurent le droit latin. Au Ier siècle de notre ère, l’épigraphie atteste que les relations
entre les Allobroges et les Ceutrons furent souvent conflictuelles et
qu’elles portèrent certainement sur l’utilisation des alpages.
Ainsi ont été retrouvées trois bornes frontières à la limite des communes
de La Giettaz et de Cordon sur lesquelles était gravé le mot FINES
" limites ", destiné à matérialiser " la frontière " entre les Ceutrons
et les Allobroges : au col du Jaillet, sous le col de l’Avenaz et
au col du Petit Croisse-Baulet. Mais la borne la plus significative a
été mise au jour à Passy, sur le versant occidental du col de La Forclaz-du-Prarion
(CIL XII 113=ILHS 82). A la suite probablement de nouvelles
tensions entre les deux communautés, le légat propréteur de l’armée
de Germanie, Cnaeus Pinarius Cornelius Clemens, fut envoyé, au cours de
l’année 74, par l’empereur Vespasien pour fixer définitivement
les limites entre les deux peuples qui appartenaient à deux provinces
différentes. Il semble alors que la haute vallée de l’Arve, qui
avait appartenu jusque-là aux Allobroges, ait été détachée de la cité
de Vienne lors de cette opération de bornage, avec une constatation :
à la cité de Vienne étaient affectés les vallées et les piémonts, aux
Ceutrons était réservée la montagne. On a voulu mettre cette opération de bornage en liaison avec la création
de la province unifiée des Alpes Graies et Pennines, car elle favorisait
ainsi " un cheminement direct, et relativement aisé entre Aime et Martigny
par les cols du Bonhomme, de la Forclaz de Prarion, de Balme et de la
Forclaz de Trient ", c’est-à-dire sur la pente occidentale du massif
du Mont-Blanc. Mais rien n’est moins sûr, car les querelles à propos
de la propriété des alpages perdurèrent pendant tout le Moyen Age. Il est certain, en revanche, que les Alpes Graies changèrent de nom,
à l’extrême fin du Ier siècle ou au début du IIe siècle, pour adopter
celui d’Alpes Atréctiennes. À une époque encore débattue (soit fin
Ier siècle, soit au début du règne de Septime Sévère), les deux provinces
procuratoriennes des Alpes Atréctiennes-Graies et des Alpes Poenines,
correspondant au Valais suisse, furent regroupées en une seule entité
administrative. D’après une inscription récente (ILAIpes Graies
1, 28), Titus Flavius Geminus pourrait être le premier gouverneur connu
des deux province unifiées, si cette fusion date du règne de Septime Sévère. Au IVe siècle, Moutiers (I) se substitua à Aime pour devenir la capitale
des deux provinces unifiées et, au siècle suivant, elle fut le siège d’un
évêché dépendant d’Arles. Lorsqu’il négocia le passage du col du Montgenèvre avec Donnus,
le roi de la région de Suse (Segusio), César lui accorda la citoyenneté
romaine et le contrôle des deux versants des Alpes dans ce secteur. Un
moment tenté de rejeter la tutelle romaine, le successeur de Donnus, Cottius
préféra l’alliance romaine, matérialisée par un traité (foedus),
pour conserver l’autorité sur les tribus alpines héritées de son
père. Ce choix est illustré par l’arc à une baie de Suse érigé en
9-8 avant J.-C., sur l’attique duquel est gravée une inscription
en l’honneur de l’empereur Auguste qui rappelle le nom des
quatorze peuples sous la dépendance de Cottius, fils du roi Donnus (CIL
V 7231). Le territoire qu’il administrait avec le titre de praefectus
Ceiuitatium (sic) peut être délimité avec une certaine précision.
Sur le versant italien le royaume comprenait le Val de Suse jusqu’à
la hauteur d’Avigliana ; sur le versant français, il était limité
au sud-est par les vallées de la Tinée, de la Vésubie et de l’Ubaye,
au sud-ouest par la vallée de l’Avance, entre Gap et l’actuelle
lac de Serre-Ponçon. A l’ouest, la haute vallée de la Durance, l’est
du massif des Écrins, les vallées de la Guisane et de la Maurienne, probablement
jusqu’à Aiton, faisaient partie du domaine de Cottius. Au nord,
la chaine de Belledonne devait servir de limite avec le territoire des
Allobroges. Il importe donc de constater que la vallée de la Maurienne,
domaine des Médulles pour la haute vallée et des Graiocèles pour sa partie
inférieure, était intégrée au royaume. Mais sur l’arc de Suse seuls
les Médulles sont attestés. À la mort de Cottius II, fils de Cottius Ier,
sous le règne de Néron, le royaume fut transformé en province procuratorienne,
les Alpes cottiennes, gouvernée par un chevalier et les habitants reçurent
le droit latin. Cette dernière conserva ces limites jusqu’à la fin
de l’Antiquité. Créé aux environs de 574 par Gontran, roi de Bourgogne,
l’évéché de Maurienne, qui recouvrait pour l’essentiel le
territoire de la province, dépendait alors de Turin. Mais du VIe au XIe
siècle, son siège fut installé à Saint-Jean-de-Maurienne. |
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