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LE SENAT DE SAVOIE ( 1559-1860 )
Auteur : Anne WEIGEL Historienne - Niveau de lecture : Scientifique |
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Lorganisation interne et son évolution A lorigine, le Sénat ne comptait quune seule chambre avec un
personnel réduit à six membres portés à huit
en 1560, sous la direction dun Président et lassistance de lAvocat
et du Procureur Général ; deux greffiers-secrétaires
complétaient leffectif. Choisis parmi les meilleurs docteurs en
Droit et les jurisconsultes les plus expérimentés de la
province, les sénateurs ne tardèrent pas à proposer
eux-mêmes les améliorations quils jugeaient indispensables
pour mener à bien leur mission. Ils rédigèrent un
document resté fameux : le Stil et Règlement du Sénat
de Savoie que le duc Emmanuel-Philibert approuva le 13 avril 1560. Par
la suite, ce document de base évolua suivant lapplication des
édits et des arrêts de modification, des Royales Constitutions
de 1770, celles de Victor-Amédée II, enfin, du droit révolutionnaire
après 1792. Le Stil est un énorme dossier composé de 40 titres qui
fixent en 385 articles les règles de la vie professionnelle des
Sénateurs. Tout dabord, il rappelle auxdits Président et
Conseillers la dignité de leur fonction et leur recommande dobserver
dans leurs actes telle gravité et modestie quest requis à
gens ayant degrés en Souverain Sénat de telle authorité
et prééminence et davoir toujours égard à
la grandeur de S.A.R. . En conséquence, le recrutement et la nomination
des juges devaient requérir le plus grand soin. Le candidat âgé
de 30 ans, devait être titulaire dun diplôme de Droit, ou
mieux du Doctorat de lUniversité de Turin ou de Bourges qui avait
la réputation dêtre la meilleure faculté de France
au XVI° siècle. Ensuite les postulants, au début originaires
de Chambéry ou de la région, étaient soumis en grande
solennité à lexamen minutieux de leurs connaissances juridiques.
Au nombre de trois pour un poste, les élus figuraient sur une liste
présentée au duc qui faisait le choix définitif.
Par mesure dextrême précaution quant à lassiduité
et à la diligence dun nouveau membre, les sénateurs le
faisaient parfois attendre trois ans avant de lui reconnaître voix
délibérative ! Une fois admis dans la très sélecte
Compagnie, le sénateur prêtait le serment dobserver les
statuts et commandements du souverain et de refuser les dons corrompables
et prohibez. La rentrée annuelle du Sénat avait lieu le lendemain de
la fête des Trépassez, cest-à-dire après le
lundi de la Toussaint pour la session qui durait jusquà Pâques.
Les jours daudience commençaient à 7 heures du matin et
se prolongeaient jusquà 10 heures. Dans la seconde moitié
de lannée, de Pâques aux Féries des vendanges, on
siégeait de 6 à 9 heures. En 1660, lhoraire douverture
fut fixé à 7 heures, été comme hiver. De plus,
il fallait assurer le déroulement des procès criminels deux
jours par semaine, le mercredi et le vendredi, dans laprez-diné
de 14 heures à 17 heures. Les fêtes chômées
étant nombreuses dans le calendrier dancien régime, il
est clair que le Sénat fut bientôt débordé
malgré tout son zèle. Compte tenu des éminentes compétences de cette instance,
les ducs nhésitèrent pas à confier également
à certains sénateurs des missions administratives ou diplomatiques
délicates. Pour ce service exceptionnel, lhomme de loi demandait
congé et licence du Sénat lequel lui arbitrera le délay
le plus brief. Il ne sagissait pas daller se disperser pour la bonne
raison que le Stil imposait la présence dau moins six sénateurs
sur un total de huit, pour chaque délibéré. En 1626,
lorsque la Compagnie comprendra deux chambres sous Charles-Emmanuel I,
13 membres sur 16 devront être présents pour valider une
décision. Placé au sommet de la hiérarchie judiciaire
après le création dune seconde chambre par lédit
de 1587, le Premier Président devenait le personnage le plus considérable
derrière le Gouverneur de Savoie, quand il ne cumulait pas lui-même
les deux postes. Malgré son prestige, la noble Compagnie neut jamais la jouissance
dun palais particulier comme en disposaient les sept Parlements qui existaient
en France en 1553, à Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Dijon, Rouen,
Aix-en-Provence et Rennes. Le Sénat de Savoie sinstalla dabord
chez un particulier, Celse Morin, qui louait quelques pièces situées
rue Saint-Antoine à Chambéry. Puis, durant près de
trois siècles, les sénateurs investirent modestement les
locaux du couvent des Dominicains, le réfectoire faisant office
de salle daudience et les galeries du cloître, de salle des pas
perdus ouverte au public. Juges, avocats, huissiers, prévenus et
témoins y effectuaient là, en plein courant dair, les interrogatoires
et les enquêtes. Au XIX° siècle, après un séjour
à lhôtel dAllinges, le Sénat ne put profiter longtemps
du palais de justice bâti sous Victor-Emmanuel II dans les jardins
du Verney et toujours en fonction aujourdhui. En plus de ces conditions de travail précaires, les sénateurs
étaient tenus à une obligation de résidence à
Chambéry, à la stricte confidentialité et à
la rapidité pour le vuidage des procez. Ils devaient donner satisfaction
aux nombreux plaideurs poussés par lesprit procédurier
très vivace en Savoie. Jusquà nos jours, Chambéry
se distingua par le goût de son élite pour le droit et sa
manie de la procédure ; la population se partageait entre les nombreux
hommes dEglise, les fonctionnaires au service du souverain et la masse
des gens de justice. Cette particularité sociologique fut à
lorigine dune large diffusion de la lecture et de lécriture
autour du droit, de lhistoire, de la religion, de la littérature,
si lon en juge par lampleur des centres et programmes culturels et artistiques
de Chambéry. Parmi les acteurs de ce théâtre judiciaire, les avocats
jouaient un rôle particulièrement bien maîtrisé
par le Stil qui interdisait les plaidoiries interminables et lénonciation
de faits impertinens, superflus et non véritables exposés
pour donner plus grande couleur à une cause. Les carrières
étaient balisées : nul ne pouvait être avocat sans
grades universitaires et bonnes murs, ni procureur avant davoir
été recommandé par six sénateurs en poste
et avoir acquis une pratique de dix ans, reconnue par un examen. Pour
conférer une certaine pompe aux audiences et par mesure de sécurité,
six huissiers bien exercités au fait de leurs charges, sachant
rédiger des exploits en bonne écriture, assuraient le contrôle
des allées et venues autorisées et veillaient à ne
pas porter sur eux ni laisser introduire dans la salle épées,
dagues, couteaux ou ferremens. Les sergents de ville commis à la
surveillance des prisonniers et les officiers chargés dexécuter
les décisions de justice devaient également savoir lire,
écrire et signer les actes de leur nom. Doté dun impressionnant
manteau rouge, le Capitaine de justice, aidé dun Lieutenant et
dun détachement darchers, assurait la police, procédait
aux arrestations et diligentait les enquêtes. Au cours des siècles, lorganisation du Sénat se transforma
pour mieux faire face à la charge croissante de travail. Les évolutions
portèrent principalement sur cinq points : ladjonction dune seconde
puis dune troisième chambre, la création controversée
dun Chevalier dhonneur, la nomination de sénateurs ecclésiastiques,
la question de la vénalité des offices et des traitements,
la publication des Royales Constitutions en 1770. 1-Laugmentation du nombre des chambres . 2-Le Chevalier dhonneur Si exigeant dans la sélection et les compétences de ses
membres, si sourcilleux sur le point sensible des préséances
et des honneurs, si attaché à son indépendance, le
Sénat de Savoie se vit imposer, dès sa création,
la présence dun personnage extérieur, sensé représenter
la noblesse, en réalité chargé de renseigner le pouvoir
central sur létat desprit de la digne assemblée. Outrés,
les sénateurs protestèrent contre larrivée de cet
ignorant encombrant, plus rapide à sortir lépée
quà comprendre les subtilités de la procédure !
Devant la véhémence de ce refus, Emmanuel-Philibert reprit
les termes de son édit du 20 février 1560 et expliqua que
le Chevalier dhonneur naurait accès à la chambre quà
loccasion des affaires relatives à larmée ou à
la guerre. On dut se résoudre à larrivée des Chevaliers successifs,
chacun invariablement reçu avec la même sourde hostilité,
dautant plus que ce personnage avait lautorisation de siéger
dans lenceinte judiciaire lépée au côté !
Dans une ambiance glaciale, on rogna une à une ses prérogatives
: il ne pourrait jamais présider le tribunal ; il siégerait
après les deux Présidents ; enfin, dans les affaires concernant
les faits des armes, on se contenterait découter son avis mais
en aucun cas, il naurait voix délibérative. Le Président
Antoine Favre, si actif dans lélaboration du fonctionnement du
Sénat, consacra de longs développements à manifester
sa désapprobation, allant jusquà douter quon puisse seulement
trouver un candidat doté dune instruction élémentaire
satisfaisante. Il eut ce mot à la fois exact et cruel : Rien de
plus injuste quun homme ignorant ! Finalement, le Chevalier réussit
à imposer sa présence à toutes les audiences et participa
aux délibérations concernant les procès impliqués
par les situations de guerre. 3-La nomination des sénateurs ecclésiastiques La Compagnie admit sans discrimination dans ses rangs des prélats
de renom, tant quils étaient bons juristes et quils se soumettaient
aux examens indispensables. Or, la situation devint bien différente
quand le duc décida de nommer des religieux dépourvus de
toute pratique jurisprudentielle. Le cas le plus épineux fut celui
dAlphonse Delbène, poète du cercle de la Pléiade,
protégé de la duchesse Marguerite, abbé dHautecombe
et futur évêque dAlbi. Le veto des sénateurs venait
du fait que ce candidat leur était imposé, et que, sil
avait une solide formation de juriste pour avoir été élève
de Cujas à Bourges, il navait pas de pratique judiciaire et quen
raison de sa charge religieuse, il serait souvent absent. Intraitables,
les sénateurs chambériens fermèrent leur porte au
nouvel arrivant, nommé au Sénat en 1574. Delbène
fut contraint dattendre un édit de mars 1594 pour voir sa charge
de sénateur confirmée par Charles-Emmanuel I ! Furieux de
linsoumission sénatoriale, le duc étendit le privilège
de cette distinction à tous les abbés appelés à
diriger la vie religieuse de labbaye gardienne de la nécropole
dynastique. Refusant de lâcher prise, la Compagnie dut se résoudre
à accepter mais à condition de vérifier si les prélats
à venir étaient duement gradués et doués des
qualités requises à lexercice de ladite charge ! 4-La question de la vénalité des offices et des traitements
Riche de sa sagesse et de sa haute qualification, le Sénat de
Savoie condamnait la pratique de la vénalité des offices
dont lusage avait été accru en France en 1552, par Henri
II qui mit en vente les cinq cents postes de magistrats supplémentaires,
destinés aux nouvelles cours dappel, les présidiaux. Officiellement
en Savoie, on renonçait aux services de juges mercenaires qui sengraissent
des misères et calamités du pauvre peuple, selon les mots
de Louis Milliet, Premier Président et futur Chancelier de Savoie.
En réalité, il semble bien que la vente sinstaura dès
1630 et que par la suite en 1670 et en 1680, chaque fois que le Trésor
lexigeait, le duc réclamait un droit de transmission aux héritiers,
taxe suffisamment lourde pour grever la fortune familiale pendant plusieurs
années. Le duc se devait de verser une indemnité régulière
à son personnel judiciaire. Emmanuel-Philibert, puis son fils décidèrent
que les émoluments, peines et amendes jugées et à
juger (
) seront appliqués pour le payement desdits gages.
(
) Et seront au besoin supplées les deniers des amendes pécuniaires
qui seront jugées au profit de notre fisque. Or, on tarda souvent,
parfois dune année entière, à faire parvenir de
Turin à Chambéry, les fonds correspondants aux rétributions
des sénateurs. Désintéressés et dévoués,
ces derniers ne réclamèrent que de quoi vivre dignement
et furent toujours chichement rétribués. A côté
des revenus privés issus de lexploitation de leurs biens fonciers,
terres labourables et vignobles, les sénateurs compensaient la
modicité de leurs traitements en acceptant des épices, cest-à-dire
des cadeaux en nature, des produits rares venus dOrient et des sommes
dargent. Pratiques interdites par Amédée VIII, elles furent
admises par Charles III et restèrent en usage jusquen 1822. En 1712, à titre de salaire annuel, le Premier Président
toucha 7500 livres, les Présidents de chaque chambre 2067 livres
chacun, et les deux Chevaliers dhonneur se contentèrent de 1275
livres chacun. Pour leur part, les simples sénateurs gagnaient
1033 livres et les secrétaires 413, tandis que les cinq huissiers
se partageaient 622 livres ! Le duc pensait sans doute se montrer généreux
en offrant gracieusement aux Présidents, et pour toute lannée
judiciaire, 79 livres de bougies, deux rames de papier fin et une de papier
florentin
En ce qui concerne le fonctionnement du Sénat, le texte accentuait
sa responsabilité en matière religieuse et morale dès
le préambule du Titre I : " De linvocation de Dieu et de
la foi catholique ". Au cours de la séance solennelle de rentrée,
lAvocat Général avait désormais lobligation de
prononcer en langue vulgaire un discours succinct sur les abus quil reconnaîtra
sêtre glissés lannée précédente. Absolument
inconnus dans le Stil de 1560, désignés chaque semaine,
deux Rapporteurs au civil et au criminel, remplaçaient les absents.
On confirmait la durée des audiences fixée à trois
heures, sans compter lassistance obligatoire à une grand messe.
En chambre criminelle, le Sénat devait siéger en robes rouges
dans les procès exemplaires pour imprimer la terreur et lépouvante
aux méchants et attirer plus de respect et de vénération
pour la justice. Le Procureur Général prenait le nom dAvocat
fiscal général et ses attributions étaient précisées.
A une époque où lon faisait retour à la foi traditionnelle
et à la charité chrétienne, le duc remit en vigueur
une vieille institution mentionnée dans les Statuta Sabaudiae dAmédée
VIII en 1430, le Bureau des pauvres. Il sagissait dun organe dassistance
juridictionnelle en faveur des veuves, des orphelins, des déshérités
; il était composé dun procureur pour mettre en forme les
plaintes, dun avocat et dun greffier, tous chargés de défendre
les causes des illettrés et des plus démunis ; ce service
gratuit existait déjà auparavant mais la réforme
de 1723 le rattachait au Sénat. En 1680, une première tentative
prévoyait quun sénateur particulier devrait examiner les
suppliques des pauvres et contrôler lactivité du bureau.
La seconde étape de 1723 élevait le chef du bureau des pauvres
au rang de sénateur et le plaçait sur le même plan
que le Ministère public. En 1772, Joseph de Maistre occupa pour
deux ans ce poste non rémunéré. Avant dintégrer
le barreau, tout avocat devait également y faire un stage dun
an. Les textes restructuraient aussi les Archives et établissaient
un classement entre celles qui relevaient des matières civiles
et criminelles et celles qui dépendaient des matières ecclésiastiques,
étrangères et frontalières. Le personnel nommé
était encadré par lAvocat général pour les
dossiers des affaires civiles et ecclésiastiques et par lAvocat
fiscal général pour les archives criminelles. En somme, à lissue dune longue progression, la Cour souveraine
était parvenue à se forger un style, à se faire craindre
et respecter, à élaborer son organisation suivant la savante
hiérarchie qui lui était propre. |
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