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LE SENAT DE SAVOIE ( 1559-1860 )
Auteur : Anne WEIGEL Historienne - Niveau de lecture : Scientifique |
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Le cérémonial Pour affirmer publiquement la dignité de sa tâche et la
majesté du souverain quil incarnait, le Sénat de Savoie
ne renonça jamais aux subtilités dun grand apparat susceptible
dimpressionner les foules. Médiocrement rétribués,
mal lotis, surchargés de travail, les sénateurs acceptaient
tout si, en échange, la ville de Chambéry leur reconnaissait
la seule place possible, la première. Lancienneté, la compétence,
la mission de dire le droit justifiaient assez le privilège de
porter la pourpre des empereurs romains. En lentes et majestueuses processions,
le Sénat soffrait au regard du peuple dans les circonstances exceptionnelles
et le jour des grandes fêtes du calendrier liturgique. Tout événement
survenu dans lexistence de la dynastie légitimait la constitution
dun cortège solennel. Chambéry servait de décor
aux innombrables défilés organisés pour les entrés
des princes en visite, pour les joyeuses naissances des héritiers,
pour les cortèges funèbres des personnages importants, pour
les fêtes carillonnées. Selon les situations, le cérémonial
était ordinaire ou extraordinaire. 1-Le cérémonial habituel Durant plus de deux siècles, chaque journée daudience
commençait par la célébration dune messe dans léglise
du couvent des Dominicains qui accueillait le Sénat. Selon le degré
des audiences, ordinaires ou solennelles, et moyennant 60 florins annuels,
les frères de lOrdre de la Commanderie de Saint-Antoine faisaient
retentir leurs cloches à corps ou en branles. Ainsi réveillés,
les habitants de Chambéry savaient à quoi sen tenir. A
linstant où le Premier Président quittait sa demeure pour
se rendre à laudience, il était précédé
dun huissier portant la masse de justice ; sil ne sagissait que dun
déplacement en ville, lhuissier brandissait une baguette en argent.
Les autres dignitaires du Sénat, Président, Avocat général,
Avocat fiscal général, Avocat des pauvres et leurs substituts
étaient vêtus ordinairement de noir comme lensemble des
gens de justice réputés pour leur sérieux. Très
enclins à se prendre pour des modèles de vertu, les sénateurs
affichaient une austérité que dénonçaient
par ailleurs leurs habitudes gastronomiques
Toujours prompts à souligner leur acharnement au travail, les
sénateurs se réservaient pourtant laprès-midi soit
à étudier leurs dossiers ou faire des visites, soit à
se rendre dans leurs résidences champêtres pour surveiller
leurs laboureurs et leurs vignerons. Ils ne renonçaient jamais
à leurs vacances : les féries dautomne entre le 31 août
et le début de novembre et, à partir de 1663, les féries
de moissons du 1 au 23 juillet. Lentrée de la Saint-Martin, le
11 novembre, marquait la reprise des audiences, puis elle fut repoussée
au 14 novembre en raison de la date plus tardive du commencement des vendanges. Après les féries, pour se rendre à laudience de
rentrée, les magistrats se rassemblaient devant le domicile du
Premier Président, tous revêtus de la robe écarlate
à longues manches avec la toque de velours noir, traditionnellement
évasée et plissée. Sur les épaules, le chaperon
ou lépitoge dhermine complétaient la belle tenue des juges
qui sacheminaient en rangs par deux vers le couvent Saint-Dominique pour
entendre ce que les badauds appelaient la messe rouge. Le cortège
était précédé des huissiers munis des baguettes
dargent, puis venaient les Procureurs, le Capitaine de justice avec son
manteau rouge, les deux secrétaires civil et criminel, et juste
derrière eux, le premier huissier porteur de la masse de justice
sur lépaule. A pas lents, suivaient le Premier Président
et le Président de la seconde chambre, les sénateurs, les
Avocats généraux et Avocat fiscal général
et lensemble du personnel judiciaire. Les troupes militaires locales
présentaient les armes et les Chambériens saluaient. Après
avoir célébré la liturgie, la Compagnie senfermait
dans le Bureau des pauvres pour participer au déroulement de la
séance solennelle. A genoux devant les Présidents, chacun
des magistrats renouvelait sa prestation de serment de fidélité
à Dieu, à son prince, à ses devoirs ; on ne jurait
pas sur la Bible mais sur les Statuts ! La cérémonie close,
on faisait entrer tous les avocats du barreau, les juges-mages et les
procureurs fiscaux du ressort territorial. A nouveau, debout en grande
tenue devant la Compagnie assise, la tête couverte, chacun prêtait
serment. Le monde judiciaire se contemplait et resserrait ses rangs. Il arriva que le Sénat et la Chambre des Comptes, autre prestigieuse
institution chambérienne, durent procéder à léchange
de leurs présidents ; les deux corps doublèrent le cérémonial
pour ne léser la dignité de personne et lon alla de Sénat
en Chambre et de Chambre en Sénat ! Par contre, à part Emmanuel-Philibert
le fondateur, qui assista à quelques audiences en 1561 et en 1568,
les autres ducs négligèrent de sintéresser de près
à la vie de leur Cour souveraine. Seul, un dissident en guerre
avec sa belle-sur, le régente Christine de France, première
Madame Royale, Thomas de Carignan crut habile en 1622 de rallier à
sa cause la digne Compagnie qui ne se laissa pas influencer et resta prudemment
légitimiste ; il assista à la rentrée des féries
dautomne sans obtenir de soutien politique en sa faveur. Enfin, les processions en lhonneur de la Vierge, le 15 août et
le 8 décembre, furent suivies de beaucoup dautres cortèges
pour extirper lhérésie, pour demander la pluie ou le fin
de lépidémie de peste, pour ouvrir une année de
jubilé fixée par le pape. Sassociant aux ordres religieux
, au clergé séculier, à la noblesse, aux différents
ordres des gens de justice, aux bourgeois, aux métiers, aux pénitents
noirs ou blancs, à la garde, à la foule des anonymes, les
magistrats du souverain Sénat de Savoie prenaient leur place en
robes de parade rouges garnies dhermine. Parfois, il adoptait une allure
plus tragique quand il décidait de frapper les esprits pour lexpiation
dun crime jugé odieux. Ainsi, un condamné à mort
venait faire amende honorable et demander pardon au pied de lautel lors
de la messe du Sénat. Ce fut par exemple le cas dun délinquant
entendu pour le vol dun ciboire doré contenant des hosties consacrées.
Laprès-midi, il fut pendu au Verney, à quoy il a été
condamné par arrêt du jour prononcé le 21 février
1685. Cérémonial festif, parfois triste ou redoutable, le train
de vie du Sénat se concentrait dans ces apparitions pompeuses qui
jalonnaient lannée judiciaire. 2-Le cérémonial dexception Absents de Chambéry depuis longtemps, les princes de la Maison
de Savoie ne se pressaient pas pour aller visiter la Savoie et ne se souciaient
pas des problèmes de la population. Malgré ce dédain,
leurs rares déplacements enchantaient les Chambériens, prêts
à organiser de somptueuses réceptions en leur honneur. Ainsi,
en 1639, le jeune Charles-Emmanuel II âgé de cinq ans fut-il
accueilli par les membres du Sénat et de la Chambre de Comptes,
venus au devant de lui à cheval. On conduisit le cortège
à la Sainte-Chapelle de Chambéry pour un Te Deum. Plus tard,
en 1684, le Sénat reçut par lettre de cachet lannonce du
mariage de Victor-Amédée II et sempressa denvoyer un émissaire
à la Chambre des Comptes pour convenir dune cérémonie
grandiose. Quand S.A.R. fit savoir quune audience était accordée,
les Présidents, sénateurs, greffiers et secrétaires
" montèrent au château " en robes rouges, précédés
de quatre huissiers ; ces derniers restèrent à lentrée
de la salle et le premier huissier baissa incontinent la masse en reconnaissance
de lautorité du souverain. Lors de la mort de Victor-Amédée
II, le 10 décembre 1732, la Compagnie revêtue de robes et
de bonnets noirs et précédés des baguettes couvertes
de crêpe, se rendit à une messe de Requiem et les sénateurs,
chacun dans son rang et par ordre, donnèrent leau bénite,
ce fait, chacun se retira. Le deuil se prolongea toute lannée
du décès. Rompu à tant de cérémonies en grand apparat, le
Sénat ne broncha pas le jour où il fallut chanter des Te
Deum en lhonneur des victoires remportées par les troupes de Louis
XIV, venu occuper le Savoie ! Faisant preuve dune civilité excessive,
en février 1696, il reçut sans étonnement le maréchal
de Catinat qui avait pris possession du château ducal ; on dépêcha
le premier Président et quatre sénateurs pour lui apporter
les compliments de la prestigieuse assemblée. Le 22 septembre 1792,
les troupes révolutionnaires commandées par le général
de Montesquiou entraient en Savoie et les sénateurs, en habits
de cavaliers, cest-à-dire en tenues civiles, ne tardèrent
pas à venir rendre hommage aux délégués dun
peuple souverain et libre ! |
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