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LE THEATRUM SABAUDIAE
Auteur : Anne WEIGEL Historienne - Niveau de lecture : Scientifique
SOMMAIRE


JEUNE PUBLIC


TOUS PUBLICS
  • Introduction


  • EXPERTS
  • Introduction
  • I-A L’initiative
  • I-B Organisation et financement
  • I-C Les œuvres des dessinateurs et des graveurs
  • I-D Les consignes pour les textes
  • I-E La livraison
  • II-A La description géographique
  • II-B -L’héritage de ’Antiquité
  • II-C L’inventaire des paysages et des productions locales
  • II-D Les caractéristiques des habitants
  • II-E L’implantation religieuse
  • II-F -La galerie des hommes illustres
  • III-A Une société appauvrie
  • III-B L’émigration
  • III-C Un urbanisme en gestation
  • Conclusion
  • bibliographie
  • Notices


  • DOCUMENTS
  • Document 1
  • Document 2
  • Gravure ville d’Annecy
  • Gravure ville de Chambéry
  • Carte du Chablais avec le lac Léman
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    II-D Les caractéristiques des habitants

    D-Les caractéristiques des habitants

    Les rédacteurs turinois n’ont pas cherché à approcher la véritable physionomie sociale d’une région qu’ils connaissaient mal. Ils se contentèrent de suivre la hiérarchie des trois ordres d’Ancien Régime. Les gens du peuple sont considérés comme des mineurs irresponsables soumis à leur duc. On les croit dociles, ignorants et destinés aux travaux pénibles. En Savoie, les montagnards jugés bons marcheurs, sont une réserve inépuisable pour l’infanterie : le peuple y seroit fort propre étant capable de suporter toute sorte de fatigues et étant en général ménager et sobre. Héritage de l’occupation française de 1536 à 1559, la langue du peuple est la Françoise de même que les manières. Tous ceux qui voient Chambéri en sont charmez. On sait que l’édit de Villers-Cotterêts promulgué par François I° en 1539 introduisait l’usage du français à la place du latin dans les actes juridiques et les documents administratifs. Francisés et policés selon la meilleure tradition française, les Chambériens n’avaient qu’à se féliciter de savoir que leur Ville est aimée de son Souverain à cause de sa fidélité inviolable.

    Dans la formule lapidaire, le peuple, on confondait les paysans, les artisans, les gens de loi et la petite bourgeoisie urbaine. Cette globalité indistincte ne dit rien des mutations considérables qui avaient changé les conditions de vie. Si, apparemment, les structures médiévales s’étaient maintenues, la famille rurale de type patriarcal était en nette régression. Les communautés villageoises étaient loin d’être figées. Les souches familiales se perpétuaient mais de nouveaux noms patronymiques prouvaient aussi le renouvellement des populations.

    Comme la France, la société savoyarde était régie par les trois ordres d’Ancien Régime suivant une hiérarchie souple qui autorisait les passages d’un groupe à l’autre. On peut même parler d’ "une inflation nobiliaire". Enrichie dans le grand commerce ou l’exercice du droit, la bourgeoisie éduquée achetait des charges et des fiefs et, par la suite, mariait ses enfants dans la noblesse d’épée appauvrie. Le privilège de bourgeoisie et l’immunité fiscale se transmettaient également par héritage et pouvaient être acquis moyennant finances, à condition de posséder une maison en ville. En somme, le concept de bourgeoisie était large et se confondait avec la notabilité. Dans ses Relations, le Theatrum Sabaudiae ne connaît cette classe sociale montante qu’à travers les échevins, syndics, juges-mages et sénateurs.
    En s’organisant en "assemblées de communiers", les villages de montagne constituaient librement, en les superposant aux paroisses, des unités administratives et fiscales, autonomes et solidaires. Elles vivaient de revenus propres ; celles de Tarentaise et de Maurienne possédaient des forges, des moulins, des pâturages, des vignobles de rapport. La gestion de ces bénéfices indépendants permettait de supporter les redevances qui entravaient l’essor économique.

    L’impôt de l’Eglise, la dîme, avait priorité sur la taille ducale et sur les différents droits seigneuriaux. Les plus gros décimateurs étaient les chanoines et les religieux des nombreux couvents fondés dans le mouvement de la Contre-Réforme catholique ; ils demandaient des prélèvements immédiatement exigibles sur les moissons, les vendanges et une partie de toutes les autres récoltes. La seigneurie médiévale, laïque ou ecclésiastique, restait le cadre de la vie rurale, mais elle ne dépassait pas de modestes dimensions. Toutefois, au long du XVII° siècle, ces domaines se sont agrandis de prés, bois, vignes, champs rachetés aux paysans endettés, contraints de vendre et de partir ailleurs. Les bourgeois des villes et les notables ruraux ont accentué ce transfert des terres au point de posséder souvent la moitié des proches campagnes aux alentours de leur cités. Notaires, procureurs, avocats, fermiers des abbayes et des couvents, artisans aisés et marchands enrichis immobilisaient leurs disponibilités financières dans la propriété foncière au lieu d’investir des capitaux dans les activités pré-industielles. Cette lente redistribution des terres a fait surgir parmi les élites urbaines, une classe de rentiers conservateurs qui refoulaient la paysannerie dans l’anonymat de la pauvreté ou l’employaient comme journaliers, comme main-d’œuvre mal payée.

    Les rédacteurs du Theatrum Sabaudiae n’accordent pas non plus beaucoup d’attention aux colporteurs, artisans, revendeurs et simples marchands installés dans les boutiques de Rumilly, d’Annecy, de Bonneville ou dans les cabornes de Chambéry si bien dessinées par Borgonio. Le monde des métiers, du compagnonnage et de la boutique connut pourtant un essor remarquable en Savoie au XVII° siècle, époque qui fut leur âge d’or. Associations à la fois religieuses et professionnelles, les groupements corporatifs défendaient les privilèges de leurs membres et tentaient de maintenir la réputation des maîtres en contrôlant les procédés de fabrication et la qualité des produits finis. Dans une société sans protection sociale, la maladie ou la vieillesse d’un artisan incapable de travailler, risquaient d’anéantir sa famille. Coupés des impératifs concrets du travail, les écrivains turinois ont à peine senti l’importance de l’industrialisation naissante.

    A la lecture des textes du Theatrum Sabaudiae, on est frappé par l’absence de réflexions sur les transformations sociales, l’économie locale, la vie agricole et la difficile existence des paysans contraints à l’émigration. Le duc a préféré occulter une réalité qui ne servait pas la glorieuse image de ses Etats.

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