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LE THEATRUM SABAUDIAE
Auteur : Anne WEIGEL Historienne - Niveau de lecture : Scientifique |
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Page 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 I-C Les uvres des dessinateurs et des graveurs C- Les uvres des dessinateurs et des graveurs Le duc évita de recourir à la créativité
de véritables artistes et préféra lexactitude technique
des relevés topographiques menés par ses architectes militaires
et ingénieurs des fortifications, comme Giacomo Antonio Biga, Arduzzi,
Innocente Guizzaro et surtout Carlo Morello et son fils Michelangelo qui
se spécialisa dans les vues de Turin. Giovenale Boetto fut le seul
à avoir une âme dartiste ; il signa une dizaine de relevés
du Piémont entre 1662 et 1667. Mathématicien et judicieux
ingénieur des travaux dendiguement de la Doire Baltée,
Simone Formento entra en concurrence avec Borgonio avant daccepter le
poste prestigieux darchitecte du duc. Il reste incontestable que G. T. Borgonio fut le dessinateur le plus
fécond. Il séjourna en Savoie et travailla par étapes
entre 1672 et 1675 pour réaliser les relevés dune quinzaine
de sites différents. Contrairement à celles du Piémont,
les villes contactées ne désignèrent pas dartistes
locaux mais se bornèrent à loger et à renseigner
lémissaire du duc durant ses voyages. Muni dune lettre de mission,
Borgonio suivit un itinéraire dicté par ses connaissances
historiques autant que par les circonstances. Au gré des indications
fournies, il saisissait le plan des hauts lieux du Moyen Age savoyard
puis, il se contentait davertir de ses choix le duc dont il avait toute
la confiance. Après Saint-Jean-de-Maurienne et Rumilly, il se rendit
à Chambéry, puis, à Bonneville, La Roche, Thonon,
Evian et revint dans la combe de Savoie pour faire le dessin de Montmélian
et de la route des Echelles. De là, il repartit pour le Faucigny,
mais on ne sait pas exactement à quel moment il sintéressa
à Aix-les-Bains, Hautecombe ou Sallanches. Il est par contre sûr
que ce talentueux géographe est revenu en juillet 1675 spécialement
pour la Carte du Chablais avec le lac Léman. Doué dun regard daigle et dune habileté exceptionnelle,
Borgonio sut rendre avec minutie les innombrables détails architecturaux
et paysagers qui sont encore une mine de renseignements aujourdhui. Probablement
à lui seul, il fut lauteur de 83 planches parmi les 135 vues qui
illustrent les deux tomes du Theatrum Sabaudiae. Ses dessins célèbrent
lantiquité, la prospérité, le pittoresque de chaque
bourgade largement embellie. Il est certain que Christine de France, Charles-Emmanuel
II puis la seconde Madame Royale ont encouragé une scénographie
urbanistique propre à valoriser la magnificence de leurs possessions.
Souverains aux aspirations absolutistes, soucieux dimposer à tous
le prestige de leur dynastie, ils soutinrent les initiatives qui enjolivaient
la modeste réalité de leurs Etats. Convaincu de son devoir
dobéissance envers le Maison de Savoie, Borgonio servit cette
vision laudative en donnant à Chambéry et à Annecy
des allures de capitales plus florissantes quelles ne létaient
réellement au XVII° siècle. Les relevés expédiés
par Borgonio ont été particulièrement bien traités
et gravés par les meilleurs artistes de la place amstellodamoise.
Dessinateur dune grande exigence technique, Borgonio fit reproduire
ses cartes géographiques par un spécialiste, Johannes de
Broen. Les chaînes de montagnes sont représentées
par les fameuses "taupinières" brunâtres tandis
quà Chamouni, on voit se dresser des aiguilles abruptes, les glacières.
Lhonneur de graver la planche représentative de la capitale régionale,
Chambéry, et aussi La Roche, revint à Coenraert Decker,
qui avait sa propre officine à Amsterdam. Ciel, plaine fluviale,
collines boisées et montagnes donnent du recul et du naturel à
des planches sur lesquelles les éléments urbains et paysagers
tiennent une place égale. De plus, les rues, les ponts, les chemins
sont animés dune foule de personnages liliputiens, surtout à
La Roche. Pour sa part, Johannes de Ram grava les vues de Moûtiers,
Sallanches, Bonneville, Evian et la route royale des Echelles. Fasciné
par les ravins sombres, la complexité des roches, les lointains
montagneux et le passage mouvant des nuages, ce graveur donna un caractère
tragique aux planches plus neutres de Borgonio. Le travail de J. de Ram sapparente à celui de son maître,
Romeyn de Hooghe (1645-1708). Peintre et graveur, il exécuta la
splendide vue de la citadelle et du bourg de Montmélian à
la demande de Joan Blaeu. Au premier plan, il introduisit les élégantes
silhouettes des officiers casqués et des bâtisseurs penchés
sur le plan de la forteresse dont deux sièges successifs devaient
venir à bout. En 1690-1691, Louis XIV fit bombarder la ville et
le fort qui finirent par se rendre à cause de la pénurie
deau, après avoir soutenu dix-huit mois de siège. Venu
inspecter les lieux en 1693, Vauban conseilla la destruction totale des
bastions défensifs. La campagne militaire reprit en 1703 et, après
une nouvelle résistance de près de deux ans, la famine poussa
les combattants à déposer les armes. En octobre 1706, il
ne restait rien de la redoutable forteresse, doù le précieux
témoignage que constitue cette gravure du Theatrum Sabaudiae. En somme, les graveurs hollandais ont su rendre vivants les paysages
minéraux, les villes intemporelles et dépourvues dhabitants,
qui figuraient sur les croquis de Borgonio. Suivant lesprit des publications
des Blaeu, les relevés strictement stylisés étaient
insuffisants pour rendre les planches vraiment intéressantes. Il
y aurait eu un contraste excessif entre ces vues topographiques sèchement
techniques et la gravure artistique particulièrement florissante
à Amsterdam et dont le maître le plus célèbre
était alors Rembrandt. Lécole hollandaise sut insuffler
des idéaux artistiques et rendre attrayante cette Savoie imaginaire,
lointaine et inconnue de la plupart des graveurs qui navaient jamais
mis les pieds sur un sentier alpin ! Linfluence de cette interprétation
graphique finale permit probablement de sauver des planches qui auraient
perdu beaucoup de leur intérêt aujourdhui. |
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