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AUTOUR
DES PLANS
DES
CANAUX DE CHAMBERY :
notice
historique
I.
Urbanisme et architecture en Savoie au XVIIIe siècle
II.
Chambéry et ses canaux : une question d'hygiène
III.
Origine des plans
IV.
Plan d'alignement ou plan d'éclairage de Chambéry
Urbanisme
et architecture en Savoie au XVIIIe siècle
Les Archives municipales de Chambéry
ont conservé une série de plans dits "plans des canaux",
qui constituent une source capitale pour appréhender non seulement
l'espace urbain et son évolution mais
encore le cadre et les conditions de vie
des Chambériens au XVIIIe siècle.Chambéry au
XVIIIe siècle a gardé l'allure d'une cité médiévale,
entourée de remparts et de fossés qui ont encore leurs
tours, poternes
et pont-levis. Au pied des murailles s’étalent
trois petits faubourgs : Montmélian, Maché, et Reclus.
A l'intérieur de l’enceinte, la ville présente un bel
enchevêtrement de rues, de ruelles et d'allées, étroites
et sombres. Un réseau de canaux traverse tous les quartiers,
drainant tous les détritus de la ville.
Le bâti intra-muros est très
dense et la ville manque d'air. Les places sont trop rares pour améliorer
la situation. Les masures côtoient les hôtels de la noblesse
et les résidences bourgeoises, ainsi que les églises et
les couvents fort nombreux. Par manque d'espace, les maisons sont élevées
(en moyenne trois étages), peu confortables et mal construites
si l'on en croit les témoignages contemporains. Pis encore, de
nombreuses constructions sont en ruine et menacent de s'effondrer. La
ville est grise et laide. En outre, les conditions sanitaires sont catastrophiques,
dans les maisons où les lieux d'aisances sont rares, comme dans
les rues jonchées d'ordures.
Ce qui pouvait être tolérable
pour quelques milliers de Chambériens à la fin du XVIIe
siècle, ne peut plus l'être pour 15 000 habitants à
la fin du XVIIIe. Le Conseil communal essaie de réagir. L'hygiène
devient une de ses premières préoccupations et il tente
de faire procéder au nettoyage des rues et des canaux. Parallèlement,
il développe un intérêt nouveau pour le décor,
la beauté de sa ville comme de ses paysages.
Mais Chambéry, entravée par
le poids des habitudes, la lourdeur de l'administration sarde et par
le manque évident d'argent, peine à faire changer les
choses : détruire les ruines de sa vieille église, raser
les cabornes (cabanes sur la place Saint Léger) insalubres,
imposer des critères de construction aux propriétaires,
etc. Ces efforts pour mettre en place une réelle politique
d'urbanisme, resteront souvent vains (les vraies innovations n'arriveront
qu'au siècle suivant, avec la percée de la rue de Boigne
par exemple).
De tous ces projets souvent avortés,
il nous reste aujourd'hui ces extraordinaires documents que sont les
"plans des canaux" qui témoignent de la volonté de quelques
uns de faire changer les conditions de vie de la majorité.
Sous l'appellation "plan des canaux" se trouvent deux séries
de dessins. La première comprend les plans établis pour
la perception de l'impôt destiné au financement du curage
des canaux. Nous ne sommes pas encore certains de la finalité
des plans conservés dans la deuxie : selon deux hypothèses,
il pourrait s'agir du premier plan d'alignement de la ville ou du
premier plan de l'éclairage urbain.
Danièle Munari
Chambéry
et ses canaux : une question d'hygiène
Irriguée par deux bras de
l'Albanne et une dérivation du canal de la Doria, la ville bénéficie
d'un drainage naturel performant jusqu'au début du XVIIe siècle,
alors que la population n'excède par 5 ou 6 000 habitants. Cependant,
ce syste d'évacuation des déchets urbains est déjà
précaire en raison des variations du débit torrentiel
de l'Albanne : en période d'étiage, les déchets
stagnent et se décomposent dans les canaux ; en période
de crue, la ville close et les faubourgs se transforment en vastes zones
d'épandage, d'autant que les herses bloquent le libre passage
des eaux sous les remparts et que le saut des moulins de la place Maché
les fait refluer dans la ville close. Jusqu'au début du XVIIIe
siècle, on se contente de procéder à des opérations
de curage limitées à des portions de canaux, lorsque le
cours de l'eau y est totalement obstrué.
En 1715, le conseil municipal déplore
la "quantité d'ordures extraordinaire" qui jonche les allées,
les cours et même certaines rues, ce qui outre la puanteur qu'elle
cause, risque d'être nuisible pour la santé des habitants.
Vers le milieu du siècle la situation n'est guère meilleure.
La population dépasse alors le seuil des 10 000 habitants et
le réseau des canaux est totalement saturé par les immondices.
Le conseil de ville décide alors de réaliser une opération
générale de curage et d'en répartir le coût
non seulement entre tous les habitants mais encore selon une clé
de répartition qui taxerait davantage les riverains des canaux
que ceux qui n'y ont pas un accès direct. Pour ce faire, dans
chaque dizaine, administration municipale de base, on réalise
un recensement de la population et une mensuration des maisons et
des distances qui les séparent des canaux (la mesure utilisée
étant la toise, on parle alors de toisage des maisons). Confiée
à des tombeliers qui déversent les boues dans la plaine
du Covet, le curage est rapidement interrompu car des contestations
s'élèvent de toutes parts et la ville, exsangue financièrement,
ne peut faire face à cette dépense considérable.
D'autre opérations seront entreprises
au cours du siècle. Parallèlement, les premiers règlements
de police tentent d'interdire, vainement, aux Chambériens de
jeter dans les canaux des déchets organiques et des marains,
c'est à dire du bois, des pierres, des gravats, etc. (document
n°54). En 1774, le docteur Joseph Daquin publie, à l’intention
des conseillers de ville son Mémoire sur la recherche des causes
qui entretiennent les fièvres putrides, qui place pour la première
fois la santé et l’hygiène publiques au centre des préoccupations
municipales. Avec la toute nouvelle autorité de l’homme de
science, le docteur Daquin dénonce les causes destructrices
de l’espèce humaine, c’est-à-dire principalement les
inhumations dans le sous-sol des églises, l’entassement des
immondices dans les rues et les canaux et le maintien des fortifications
qui confinent l’air pollué à l’intérieur de la
ville close. La mise en œuvre de ce vaste programme se heurte soit
aux traditions séculaires de la population, soit au veto de
Turin d’entreprendre le démantèlement des remparts mais
surtout à l’état de faillite des finances municipales.
Il faut attendre l’année 1788, alors que la densité
de 1000 habitants à l’hectare est atteinte dans la ville close,
pour que le curage général des canaux soit enfin décidé
et entrepris.
Corinne Townley
Origine
des plans
Ces plans sont des documents fiscaux
avant d’être des documents d’urbanisme. Ils accompagnent le recensement
des habitants de Chambéry, élaboré à partir
de 1790, dans le but de faire contribuer la population au nettoyage
des canaux. La répartition et le prélèvement de
cet impôt furent confiés à Etienne Bellemin, commissaire
d'extentes de la ville. En s’appuyant sur les registres de la répartition
réalisés en 1715 et en 1765, et sur les tabelles du cadastre,
il établit des listes nominatives des propriétaires et
locataires de tous les immeubles de Chambéry et des faubourgs.
Les listes furent rédigées par îlots, c’est à
dire par quartiers, et par maisons, en suivant les numéros de
la mappe.
Outre l’identité des occupants, elles
indiquaient le nombre et la nature des espaces occupés (cabinets,
chambres, boutiques, celliers) dans le but de connaître la surface
des logements, et d’estimer la fortune des résidents.
Bellemin suggéra également
à la ville de dresser des plans, sur lesquels on reporterait
toutes les informations contenues dans les listes. Il pensait que
ces document seraient toujours utiles, quels que soient à l'avenir
les impôts prélevés, pour servir de base au calcul
et de justificatif, en cas de contestation. On peut supposer d'ailleurs
que, dès le début des opérations de recensement,
les plans des maisons apparurent bien vite indispensables, tant les
constructions étaient enchevêtrées et les parties
communes nombreuses (cour, escalier, latrines même).
L’idée première était
de dresser des plans représentant un petit groupe de maisons
(quelques numéros de la mappe), voire un immeuble seul, si
sa taille le justifiait. Il reste peut-être de ce projet les
plans des couvents des Carmélites, des Annonciades et de la
propriété d'Allinges. (documents 1Fi 101, 1 Fi 102,
1Fi 105). Mais le gros du travail se fit îlot par îlot,
la configuration de Chambéry se prêtant bien à
ce décou.
Datation et auteurs
Les plans ont été, en majorité,
dessinés entre 1790 et 1792. Le travail de Bellemin n'étant
pas achevé à cette date, certains sont peut-être
un peu plus récents. Comme Bellemin l'avait recommandé,
ils étaient collés dans les registres de la répartition,
à un emplacement réservé, en général
à la fin de la liste des habitants du secteur concerné.
Certains existent en plusieurs exemplaires,
les uns semblant être le brouillon des autres. Il n’est pas
impossible que tous ne soient pas de la même main. Nous ne connaissons
pas, d’ailleurs, le ou les auteurs de ces documents. En effet, si
deux architectes, Trively et Lampoz, ont travaillé sur le curement
des canaux, aucun n'a signé les plans.
Première série
Ces documents se répartissent en
deux séries. La première est composée de plans
cadastraux très schématiques, tracés à
l'encre rouge et noire (document
1Fi 123). On y lit les numéros des parcelles de la mappe
sarde de 1729, ainsi que les numéros attribués aux occupants
des logements pour l'imposition de 1715 (puisqu’elle sert de référence
à l’impôt de 1789). On y trouve aussi les noms des occupants
successifs de 1715 à 1765 (dernier curage des canaux avant
1789).
Ces plans sont les extraits de la mappe
que le Conseil communal a fait dresser en 1789, et dont Bellemin parle
en déplorant (à juste titre) le manque d'exactitude.
Deuxie série
La deuxie série est composée
de plans très détaillés qui reproduisent, non
seulement le parcellaire urbain, mais encore le plan des maisons,
du rez-de-chaussée aux étages supérieurs. Les
différents stades de l'élaboration des plans sont visibles
sur les dessins. L'architecte a tout d'abord dressé un extrait
du cadastre, et numéroté chaque parcelle. Avec une encre
de couleur différente, les parcelles ont ensuite été
découpées en autant de pièces (habitations ou
locaux commerciaux) que comptent les maisons, sans oublier les escaliers,
les ouvertures des boutiques, les allées et les cours intérieures.
L'inscription des propriétaires, la nature et la destination
des logements est sans doute intervenue en dernier.
Quelques plans sont plus aboutis que d’autres.
Leur dessin est soigné, les détails encore plus nombreux.
Certains représentent les façades des maisons en trois
dimensions, et tout y est : le dessin des balustrades de balcons,
le compte des fenêtres, la rampe d’escalier, le petit jardin
voisin, etc.
Ces plans offrent un témoignage unique
sur l'organisation sociale de la ville. Au rez-de-chaussée
se trouvent les boutiques et les celliers. Le prolétariat urbain
s'y entasse, parfois à plusieurs dans une unique pièce.
Les premiers étages sont occupés par la petite bourgeoisie,
et les vastes appartements du sommet par la noblesse ou les gens aisés.
Mais partout, quelle que soit la richesse, on trouve peu de confort
: les latrines sont rares, l'eau courante est encore inconnue.
Danièle Munari
Plan
d'alignement ou plan d'éclairage de Chambéry
L'embellissement du décor
La série des plans des canaux comporte
13 plans de conception tout à fait différente. Bien
qu'ils soient connus sous la même appellation, ils n'ont vraisemblablement
rien à voir avec le projet de curage des canaux. Il s'agit
de très beaux documents, offrant une représentation
axonométrique (en trois dimensions) des façades des
maisons chambériennes, accompagnée du relevé
des parcelles cadastrales.
Selon deux hypothèses, il pourrait
s'agir du premier plan d'alignement de Chambéry, ou d'un plan
d'éclairage urbain.
Plan d'alignement
Depuis le XIVe siècle, l'urbanisme
est du ressort de la ville de Chambéry pour tout ce qui est
entretien des rues, canaux, allées, places publiques, propriétés
communales, etc. En 1762 la ville recrute un architecte de ville,
le sieur Dupuy. Responsable des bâtiments communaux et
du mobilier urbain, il est également chargé de surveiller
l’état des immeubles privés pour qu’ils ne s’écroulent
pas sur les passants. Il doit enfin donner son avis sur la construction
des nouveaux bâtiments ou la restauration des anciens, pour
lesquels il existe déjà un embryon de permis de construire.
En 1769, excédé par la laideur
de sa "très irrégulière ville", le conseil de
ville confie à Dupuy le soin d'embellir la cité. Les
conseillers souhaitent pouvoir imposer l'alignement des maisons, c'est
à dire faire reculer ou avancer les façades le long
des rues pour obtenir un plan régulier. Ils demandent à
Dupuy de réaliser le premier plan d’alignement de Chambéry.
Ce projet a-t-il été concrétisé ? La ville,
dont les pouvoirs sont très vite limités en matière
d'aménagement urbain, en a demandé l'autorisation à
Turin. Le roi a souhaité qu'on dresse les plans, promettant
de statuer sur la question après les avoir examinés.
Mais les archives n'ont pas conservé la trace de sa réponse.
Ainsi il est impossible d'attribuer avec certitude les dessins aux
façades axonométriques à ce projet.
Plan d'éclairage
Dans un siècle qui cherche à
assurer le confort et la sécurité des habitants, il
était normal de généraliser l'usage des réverbères.
Ceux-ci ont été introduits dans Chambéry en 1737,
avec un équipement très réduit. Il apparaît
très vite qu'en matière de sécurité, ils
sont d'une grande nécessité. En 1781, la ville souhaite
en mettre à tous les carrefours importants. Mais comme leur
entretien est une charge très lourde, elle décide de
prélever un impôt sur les habitants pour le financer.
Les plus taxés seront les boutiquiers, dont la fortune est
déposée dans les boutiques, exposées à
être dévalisées. En deuxie lieu viennent les aubergistes,
car les gens qui d'ordinaire commettent des désordres sortent
de chez eux, puis tous ceux qui logent les charretiers, car ceux-ci
laissent leurs charrettes dans les rues la nuit, ce qui présente
le risque pour les passants de se cogner dessus, et enfin tous les
habitants qui profiteront de l'éclairage.
Pour prélever l'impôt, on fait
donc dresser les listes des habitants, en précisant leurs professions,
et surtout on compte méticuleusement toutes les fenêtres.
On en dénombre 6435 dans la ville et 1616 dans les faubourgs.
A ce jour aucun de ces documents n'est parvenu jusqu'à nous.
Peut-être en reste-t-il ces plans aux représentations
axonométriques. En effet, si l'on va se promener rue Croix
d'or, ou rue des Nonnes, et que l'on compte le nombre des fenêtres,
on verra qu'il est identique à celui représenté.
Danièle Munari
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