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LA LITTERATURE SAVOYARDE
du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle

Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

SOMMAIRE

EXPERTS
  • Introduction
  • I - Les lettres patoises
  • A - Avant le XVIe siècle
  • B - Du XVIe au XXe siècle
  • C - Amélie Gex
  • II - A l'aube d'une littérature
  • A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie
  • B - Un humaniste européen : Guillaume Fichet
  • III - L'illustration des lettres savoisiennes
  • A - Un humaniste politique et un prêlat : Claude de Seyssel
  • B - François Bonivard
  • C - Une littérature populaire : le théâtre religieux
  • D - Marc Claude de Buttet
  • E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand
  • F - François de Sales
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    Introduction

    On ne saurait douter qu’il y ait une identité culturelle savoyarde. Le visiteur le moins attentif remarque l’architecture piémontaise dans certains vieux quartiers des villes. Les hôtels particuliers dont l’entrée s’ouvre au fond d’une allée, dans une cour intérieure, sont des constructions à l’italienne. L’architecture religieuse a ses marques bien spécifiques. La silhouette extérieure robuste, mais rudimentaire des églises de montagnes, le décor chatoyant de leurs intérieurs baroques, les clochers à bulbe, sont autant de traits significatifs parmi d’autres.

    En est-il de même de la littérature ? La question se pose, en effet, du fait que la Savoie, si elle ne fut pas française avant 1860, fut néanmoins assez tôt de langue française, comme le Val d’Aoste ou la Suisse romande.

    A vrai dire, la langue parlée appartenait à l’aire franco-provençale. Elle s’est maintenue à l’état de patois, sans pouvoir émerger pleinement au rang de langue de culture, malgré des écrits d’un intérêt évident, ce qu’on ignore souvent. L’entreprise des Blanches-mains, avec des frontières longtemps flottantes, fut trop tardive pour s’imposer culturellement. Dans la première moitié du XIe siècle, quant Humbert 1er fonda la dynastie, tout était joué depuis longtemps. Les Serments de Strasbourg qui marquent le passage du latin au roman sont du IXe siècle, mais ils supposent antérieurement toute une littérature plus ou moins fragmentée autour des interventions de Charlemagne contre les Sarrasins. Or, on ne voit pas, en Savoie, d’œuvres littéraires avant la seconde moitié du XIVe siècle. Et la rédaction est en français, c’est-à-dire en francien, le dialecte de l’Ile-de-France.

    Dans ces conditions, s’interroger sur l’identité d’une littérature savoyarde, est-ce une bonne question ? Et ne serait-il pas plus juste de ne considérer que l’état-civil des écrivains, Savoyards avant 1860, Français après l’Annexion ? Ce ne serait pas superflu. Il arrive que les dictionnaires fassent de François de Sales ou des Frères de Maistre des écrivains français. C’est ignorer l’Histoire. Mais le rétablissement de la vérité est d’un intérêt relatif, si on ne peut caractériser les lettres savoisiennes de façon plus originale.

    Berceau d’une construction politique indépendante qui se maintint jusqu’à une époque récente, la Savoie, à travers les vicissitudes de son histoire, a conservé longtemps un vif sentiment de son identité, qui a pu s’estomper après l’Annexion, mais pas au point de s’évanouir . Les écrivains ne sont pas les derniers à afficher et à revendiquer leur qualité de Savoyards. On en suit la trame de Guillaume Fichet à Buttet, à François de Sales, à Vaugelas, à Saint-Réal, à Joseph de Maistre, à Mgr de Charvaz, à Jean-Pierre Veyrat, etc…, pour n’en citer que quelques-uns. Aucun d’entre eux n’a jamais souhaité être Français, quelle que soit leur considération pour la culture française.

    Il est significatif, au surplus, que le pays était considéré comme une nation. Si le mot n’a pas dans l’Apologie de Buttet (1553) exactement le sens moderne, des écrivains ou des érudits du XIXe siècle, qui ont marqué leur époque, usent sans ambages de cette dénomination. Ainsi le poète Jean-Pierre Veyrat dans sa lettre à Charles-Albert (1842), peu souvent citée par les historiens, Eugène Dessaix dans le discours fondateur de la Société d’Histoire et d’Archéologie (1856), Amédée de Foras dans le discours inaugural de l’Académie Chablaisienne (1886).

    La Savoie, d’autre part, est souvent présente dans les œuvres de Marc-Claude de Buttet qui en écrit l’Apologie, à Jean-Pierre Veyrat ou à Amélie Gex au XIXe siècle. Mgr Bailly, puis Saint-Réal sont mêlés à l’histoire savoyarde que Charles Buet plus tard va romancer.

    Des écrits dont on pourrait croire qu’ils échappent à la réalité savoisienne s’y trouvent liés. Les Controverses de François de Sales sont issues de sa mission dans le Chablais. Sa correspondance constitue un monument de l’histoire savoyarde. L’œuvre de Joseph de Maistre s’explique largement par les circonstances où s’est trouvée la Savoie en 1792, et par les conséquences que le philosophe en a tirées pour sa conduite et sa réflexion politique.

    Après 1860, les données sont évidemment différentes. L’identité locale tendra à se diluer dans la grande patrie, mais pas au point de s’y résorber. On voit se manifester dans la seconde moitié du XIXe siècle un fort sentiment régionaliste qui s’actualise dans des directions diverses. Le pays inspire la production romanesque d’Henry Bordeaux qui publiera de nombreux travaux sur la culture locale. Régionalisme inspiré de l’Ancien Régime et tout proche des propositions de l’Etat Français créé en 1940 à Vichy. Dans les années sui suivent la chute de l’Empire, Amélie Gex mène avec ardeur le combat pour sauvegarder, surtout à travers la langue, l’âme de la vieille Savoie, dont les Sociétés savantes se voudront les dépositaires avec un zèle variable. Et de nos jours, les innombrables publications consacrées à un passé plus ou moins récent de notre histoire relèvent pour partie de cette résistance à l’oubli de ce qui fut.

    On l’a maintes fois redit, la poésie n’a pas la première place au tableau d’honneur des lettres savoisiennes. La prose y domine largement. Dans son livre où il présentait, en 1865, une anthologie des poètes de son pays, Jules Philippe en citait trente trois du Moyen-Age à la fin du XIXe siècle. On peut se montrer plus exigeant.

    Les prosateurs sont des historiens, des juristes, des philosophes, des théologiens, des épistoliers, des grammairiens. Ils ont le goût de la réflexion intellectuelle ou morale. Les clercs y tiennent une place considérable. Fichet l’était, Claude de Seyssel aussi. Si François de Sales fut le plus grand, il n’éclipse pas leur nom, pas plus que celui du P. Gerdil, de Mgr Charvaz et du Cardinal Billiet.

    Les effusions sentimentales ou la pure spéculation ne sont pas du domaine de ces prosateurs. Le mysticisme même de Saint François de Sales est tout entier tourné vers l’action.

    Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant qu’en Savoie, l’histoire de la littérature, du moins avant 1860, soit différente de celle de la France. Il faut y ajouter les conditions démographiques ou économiques qui ne pouvaient pas favoriser de façon comparable la naissance ou l’épanouissement de vocations littéraires. On chercherait en vain, en Savoie, l’équivalent du "classicisme" français, lié au prestige du Roi, de Versailles ou de Paris. Rien de semblable dans les Etats de Savoie, où la Cour d’ailleurs résidait à Turin depuis 1563.

    Le XVIIIe siècle se caractérise par une aridité certaine. Il faut attendre la Révolution pour que se révèlent les figures de Joseph et Xavier de Maistre, et Rousseau n’a rien écrit de majeur en Savoie. Des écrivains attachés à leur patrie, une littérature de prosateurs plus que de poètes, une évolution des lettres bien spécifiques, ces traits peuvent suffire, semble-t-il, à justifier une histoire des lettres savoyardes qui ne soit pas fondée sur le seul état-civil.

    Au reste, en dehors des écrivains de l’héritage, la littérature savoisienne s’est enrichie de noms venus d’ailleurs. Personne n’ignore le rôle joué par le pays dans la formation ou l’inspiration de Jean-Jacques Rousseau et de Lamartine, au point qu’on peut, sans abus, les intégrer partiellement à la culture savoyarde. Il serait toutefois mal venu de se montrer trop annexionniste. Jacques Peletier, du Mans, a pu séjourner deux ans en Savoie, publier en 1572 à Annecy un poème sur le pays, il serait excessif d’en faire un auteur savoisien. Comme plus tard Eugène Sue qui, en 1852, s’était exilé à Annecy où il mourut en 1857, après avoir été la conscience des démocrates et avoir écrit la Marquise Cornélia d’Alfi. Il rencontra en Savoie Marie de Solms (1833-1902), devenue comtesse Ratazzi, puis Mme Luis de Rute. Petite fille de Lucien Bonaparte par sa mère, elle entra en opposition avec Napoléon III, pour des raisons moins politiques que personnelles. Exilée, elle vint à Aix, où sa demeure existe toujours, dans une rue qui porte son nom. Elle anima la ville de ses initiatives littéraires. Elle écrivit des poèmes où la Savoie a sa place. Fort remuante, elle ne demeura pas toujours à Aix, où cependant elle repose. Elle était morte à Paris. Entre l’Angleterre où elle naquit, la France, l’Italie, la Savoie, l’Espagne, quelle fut son identité réelle ?

    Taine, de son côté, fut conseiller municipal de Menthon où il avait acheté, en 1874, la propriété de Boringe et où on peut voir son tombeau sur la face Nord du Roc de Chère. André Theuriet fut inspiré par le lac d’Annecy. A. Samain séjourna sur ses bords. Mais cette présence en Savoie ne saurait autoriser à les considérer comme des écrivains savoyards. Le cas est sans doute différent pour un écrivain comme Daniel Rops qui non seulement résida et mourut à Tresserve et s’intéressa de près à la vie savoyarde, par son élection à l’Académie de Savoie et les rapports cordiaux qui le liaient à Louis Armand.

    L’exposé qu’on va lire suit un ordre chronologique qui nous conduira de la période proprement savoyarde à l’Annexion et à la période française. Nous nous arrêterons vers le milieu XXe siècle, laissant à la postérité le soin de sélectionner les œuvres, même si son jugement peut quelquefois être révisé. Cependant nous ne pouvions ignorer les œuvres écrites dans la langue locale. Elles méritaient un sort particulier. Ce sont elles qui inaugurent cette brève histoire des lettres savoyardes.

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