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La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Public |
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La société: montagnes, campagnes, villes Du
XIe au XVe siècles, les divers territoires soumis aux princes de Savoie
sont à limage dun monde rural et montagnard avant que dêtre
un univers de villes. Quelles
en sont les spécificités alpines et les caractéristiques
rurales ? Quel est le poids, tardif mais réel, des marchands et des prêteurs
urbains dans les structures économiques savoyardes ? Noublions
pas, cependant, que, pendant tout le Moyen Age, montagnes, campagnes et villes
suivent une même évolution démographique et économonique. Ce
sont dabord trois siècle dessor, des techniques et de lhabitat (XIe
- XIIIe). Cest
ensuite une dure crise liée au surpeuplement (le "monde plein" du début
du XIVe siècle). Cette crise est amplifiée par larrivée
de la peste (1348-9) : un tiers, voire la moitié, de la population savoyarde
meurt au cours de lépidémie (Saint-Michel de Maurienne perd plus
de la moitié de ses habitants ; le bourg de Saint-Maurice un tiers, entre
janvier et août 1349). De plus, cette crise est durable. La peste et les
autres épidémies sont là pour rester, au moins pendant
un petit siècle. Ce
sont enfin les prémices de la reprise, qui sannoncent au XVe et se confirment
au XVIe siècle. Cette reprise amène des transformations économiques
indiscutables. A./
- Une spécificité alpine? Conquises,
colonisées et exploitées depuis plus dun millénaire (activité
minière et pastorale), les hautes terres alpines maintiennent, pendant
tout le Moyen Age, une forte continuité de peuplement. Longtemps,
les protagonistes principaux de lexploitation de montagne demeurent les paysans
et les éleveurs. Au
dessus des 600-700 mètres daltitude, lorganisation du paysage obéit
à une double opposition :
- entre lespace mis en valeur par lhomme (le "plan") et lespace demeuré
inculte (les "monts", dans le sens avant tout dalpages) ;
- entre le versant exposé au sud ou au sud-ouest (ladret) où
se trouvent les villages, les champs et les alpages, et lautre versant ("revers"
ou "envers") dominé par les prés et la forêt. Cette
organisation du sol favorise lessor dune agriculture plus diversifiée
quen plaine. Celle-ci se fonde à la fois sur la culture des céréales
(blé en basse altitude, puis froment, orge, seigle) et sur une exploitation
sylvo-pastorale (prés, élevages, alpages). Lessor
de la seigneurie et la localisation du pouvoir modifient ce tableau à
partir du XIe siècle. Paysans et éleveurs locaux doivent faire
face à des pouvoirs toujours plus proches ; lautonomie de leurs exploitations
diminue dautant. Terres et bois, prés et alpages sont maintenant aux
mains des seigneurs la_ïques et, surtout, monastiques. Les
historiens ont beaucoup insisté sur le rôle moteur des monastères,
cisterciens et chartreux, dans le défrichement des vallées alpines
(exemple : labbaye dAulps - le toponyme signifie "des alpages" - fondée
en 1097). En vérité, les différents monastères fondés
au XIe et au XIIe siècle dans le haut Chablais (Aulps, Abondance) et
dans les Bauges (Aillon), dans le massif des Bornes (Entremont) ou en Chartreuse
(1084 : fondation de la Grande Chartreuse) doivent être considérés
avant tout comme des gestionnaires de lexistant. Les
moines entretiennent et agrandissent les anciens alpages royaux et communautaires
; ils les équipent en granges et en étables. Bref, ils rationalisent
les méthodes délevage et de fabrication du fromage. Mais ils
ne créent pas beaucoup : la majorité des alpages est en activité
depuis longtemps. Lessor seigneurial et monastique facilite plutôt léviction
des paysans des montagnes fréquentées par leurs aïeux. Doù
un long et tendu face à face entre moines et paysans (1289, révolte
a Chamonix contre le prieur ; 1327 révolte des Arves contre lévêque
de Maurienne). Cette concurrence se désamorce quand les montagnards,
forts de leurs liens communautaires, obtiennent des chartes dalbergement qui
leur ouvrent à nouveau laccès à de nombreux alpages monastiques
(XIVe-XVe siècles). B./
Un univers rural et paroissial Au
Moyen Age, la majorité des habitants de la principauté savoyarde
vit à la campagne. A partir des XIe et XIIe siècles, les cadres
de la vie rurale sorganisent autour de la paroisse, qui agit comme un modèle
de référence à plusieurs niveaux :
- la paroisse est un centre religieux : léglise paroissiale coordonne
les chapelles rurales ;
- la paroisse est un centre du peuplement : elle comprend de nombreux villages
et hameaux, des "villae" et des villards ; -
la paroisse est un centre de laction politique : autour de la paroisse se créent
les premières solidarités et les plus fortes communautés
paysannes. La
stabilisation du réseau paroissial est presque contemporaine de lessor
seigneurial. La
mise en place de ce réseau commence au XIe siècle. Lessor démographique
et agricole favorise, alors, les défrichements (toponymes renvoyant à
des terres nouvellement mises en culture : Essart/s, Essert/s, Désert/s). La
croissance de lhabitat rural continue jusquen plein XIIIe siècle (1272,
fondation par le prieur de Chamonix de la paroisse de Vallorcine pour des immigrants
alémaniques). Ce renouveau du peuplement se traduit de deux façons
:
- par des regroupements de population autour des châteaux seigneuriaux
(château et bourg, comme à Miolans, ou château et ville basse)
;
- par une occupation du sol toujours plus intensive et dispersée : des
habitats intercalaires (villard, essart, villaret) et des hameaux secondaires
(Béton/ Bétonnet; Chamoux/ Chamousset). Dès
le XIIe siècle, les communautés rurales affirment leur présence
de plusieurs façons :
- des organisations de voisinage se mettent en place ;
- des confréries religieuses et dentraide (confrérie du Saint
Esprit) se développent ;
- des associations de gestion des terres et dalpages sorganisent. Ces "pareries"
ou "consorteries" payent collectivement des redevances seigneuriales (par exemple
l"auciège" : droit dalpage dû au seigneur). Peu
à peu, ces communautés de voisins et de paroissiens deviennent
autant dinstitutions rurales. Elles reçoivent, surtout à partir
du XIVe siècle, des chartes de franchises et élisent leurs représentants
face au pouvoir du comte et de ses châtelains : ce sont les syndics. La
communauté villageoise peut maintenant avoir un profil défini,
cest une "universitas", une collectivité reconnue par les institutions
princières. Ces
collectivités institutionnelles demeurent une minorité par rapport
à lensemble des villages savoyards. Lépoque moderne conduit
pourtant ce processus de prise de conscience politique du village à son
terme : luniversitas devient la commune (circonscription administrative
de base), ce qui réduit dautant le poid des châtellenies princières. Le
village lui-même est constitué de bâtis familiaux (la domus
- maison -, le curtil) et de bâtiments et despaces communs. En
plaine, les cultures dominantes sont les blés, les châtaignes et
surtout la vigne, la culture par excellence du bas pays (lextente dYvoire,
de 1334, montre ceps et celliers jouxtant les fossés de la villeneuve). De
1348/9 au milieu du XVe siècle, la peste noire et les différentes
épidémies qui se succèdent modifient en profondeur le profil
de lhabitat rural et de léconomie des campagnes : la crise démographique
est particulièrement rude. De
nombreux villages disparaissent.
- Certains habitats sont désertés, par exemple, le village de
Hans, situé près de Samoëns, disparaît : ce nest plus
quune forêt . -
Dautres villages fusionnent avec leurs voisins ; on parle alors remembrement
du peuplement :le petit bourg de Dorches disparaît en conséquence
de lémigration de tous ses habitants vers Seyssel. Cette
crise amène pourtant certains avantages aux communautés paysannes
: des allègements dimpôts et, surtout, de meilleures capacités
de résistance face aux officiers princiers. La
reprise samorce dès le milieu du XVe siècle.
- La culture intensive des sols reprend grâce aussi à des techniques
nouvelles (la canalisation) ;
- le développement des canaux dirrigation met en évidence la
place prépondérante des près au détriment des cultures
céréalières : à côté de la reprise
agraire, le renouveau de lélevage est donc indiscutable ;
- la courbe démographique reprend son essor. Les risques du surpeuplement
sont à nouveau réels : à lépoque moderne, le rôle
de soupape démographique sera rempli par les nombreuses vagues démigration
rurale, aussi bien vers létranger quen milieu urbain, cest-à-dire
en direction des villes princières en essor depuis la fin du Moyen Age. C.-/
Bourgeois et marchands Lapport
des villes au développement de la principauté savoyarde apparaît
de prime abord limité ; il est pourtant loin dêtre inexistant. -
Du point de vue politico-institutionnel, les villes savoyardes sont des villes
dominées par leur prince. Les cités piémontaises ont vu
leurs anciennes autonomies communales apprivoisées par les comtes de
Savoie. Au nord des Alpes et dans les vallées de Suse et dAoste, ce
sont des villes de franchises, des bonnes villes du prince qui les a fondées
ou leur a concédé des privilèges écrits. Intégrées
dans les structures de gouvernement princières, les villes et les gros
bourgs jouent un rôle fondamental, celui de chef-lieu administratif :
- de toute la principauté (Chambéry) ;
- dun apanage savoyard (Turin, Annecy) ;
- dune circonscription territoriale (bailliage, judicature, châtellenie)
; Au
bas Moyen Age, les réseaux urbains donc sont des maillons essentiels
de lorganisation territoriale du duché. De
plus, ces villes ont leurs propres organes de gouvernement qui leur permettent
une certaine marge dautonomie administrative, fiscale voire même judiciaire
et militaire (entretien des fortifications).
- En Piémont il sagit des anciens conseils urbains et des magistratures
communales : le podestat et les clavaires (élus par la commune) chapeautés
par les vicaires et les châtelains (nommés par le prince). Selon
un modèle communal, les élites urbaines sont constituées
de nobles et de populaires. Les nobles représentent les plus anciennes
familles de vassaux de lévêque qui possèdent quelques biens
dans les campagnes. Les populaires, eux, sont les marchands, prêteurs
et autres artisans les plus importants de la cité.
- Au nord des Alpes le pouvoir urbain est représenté par les syndics
choisis parmi les notables locaux, les bourgeois. A partir du XIVe siècle
au moins, le statut de bourgeois est un statut juridique : pour devenir bourgeois,
il faut non seulement habiter en ville mais surtout y posséder des biens
meubles et immeubles. La bourgeoisie est une question de prestige et de richesse
; le prince lui-même intervient dans la création de nouveaux bourgeois
et, en ville, on peut être à la fois noble, bourgeois et marchand
(1445, Chambéry : cas de Jean Bellen). Les
élites urbaines se résument à quelques grandes familles
et à leurs entourages. La grande majorité de leurs membres peut
compter sur un rapport préférentiel avec le prince dont ils sont
souvent les officiers. Dans la ville même, ces élites possèdent
cependant des caractéristiques distinctes. Il peut sagir :
- de rentiers urbains ; les nobles bourgeois qui possèdent des droits
seigneuriaux ;
- dhommes de loi ; les notaires et les juristes universitaires au service du
prince, de la ville ou de lEglise ;
- dhommes du commerce local aux disponibilités financières conséquentes
; ce sont avant tout des marchands drapiers en relations daffaires avec les
milieux lyonnais ou genevois, centres de foires importantes ; nous trouvons
aussi des prêteurs et quelques gros commerçants et artisans (bouchers,
apothicaires). En
vérité, chaque notable (individu ou famille) participe de presque
tous ces caractères. Il est dans le même temps marchand et officier,
prêteur et syndic, bourgeois et détenteur de quelques biens seigneuriaux
dans les environs de sa ville (cas des Bonivard ou des Chabod à Chambéry
; de Pierre Gerbaix à Belley ; des Andrevet à Pont-de-Veyle et
bien dautres). Les
notables urbains ne sont pourtant pas les seuls à pratiquer le commerce
et le crédit. Nous trouvons aussi des spécialistes venus dailleurs.
- Les Juifs : La première mention de Juifs en Savoie date de 1254. Il
sagit donc dune présence récente (1253 : persécutions
contre les Juifs du Dauphiné et du royaume de France). Au XIVe siècle,
les communautés juives savoyardes continuent à être alimentées
par une immigration importante et lointaine (Angleterre, France, Allemagne).
Létablissement des communautés privilégie trois régions
: la Bresse ; Chambéry et lAvant-Pays ; les rives du Léman. Il
sagit de trois régions assez urbanisées où les Juifs peuvent
sadonner à leurs commerces. Exclus progressivement de la propriété
du sol et du monde de lartisanat, interdits du métier des armes, les
Juifs se retranchent dans lexercice de la médecine et le commerce de
largent. Ils sont donc actifs comme prêteurs sur gages et créanciers,
et ce à deux niveaux. -
Le crédit du prince. Les Juifs contribuent efficacement aux finances
princières : dune part ils prêtent aux comtes et aux ducs ; dautre
part ils sont lobjet dune fiscalité spécifique qui les oblige
à verser des cens et autres impôts collectifs. -
le prêt local: la majorité des clients et des débiteurs
des Juifs sont des petits paysans. Limage dEpinal du Juif usurier ne cache
que des prêts limités, des crédits de pure subsistance.
Les grands marchands-banquiers sont ailleurs, ce sont des Italiens, les Lombards.
- Les Lombards : professionnels du crédit dextraction urbaine et communale,
les Lombards (de Asti, de Chieri, de Plaisance) sinstallent dans les bonnes
villes et les bourgs de Savoie à la fin du XIIIe siècle. Très
vite, un véritable réseau de bancs de prêts (les casanes)
essaime dans toute la principauté : chaque bourg, chaque châtellenie,
a sa "banque" et ses Lombards. Grands créanciers princiers, les Lombards
doivent certes payer un cens spécifique, mais ils souffrent de beaucoup
moins de discriminations par rapport aux Juifs. Ce sont eux les grands hommes
du prêt du bas Moyen Age. Leur réussite financière est telle
quils arrivent souvent à sinstaller sur place, à acheter des
seigneuries, bref à sintégrer à la notabilité urbaine
voire même aux élites aristocratiques savoyardes. |
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