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LA LITTERATURE SAVOYARDE
du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle

Auteur : Louis TERREAUX - Niveau de lecture : Scientifique

SOMMAIRE

EXPERTS
  • Introduction
  • I - Les lettres patoises
  • A - Avant le XVIe siècle
  • B - Du XVIe au XXe siècle
  • C - Amélie Gex
  • II - A l'aube d'une littérature
  • A - Poèmes et chroniques à la cour de Savoie
  • B - Un humaniste européen : Guillaume Fichet
  • III - L'illustration des lettres savoisiennes
  • A - Un humaniste politique et un prêlat : Claude de Seyssel
  • B - François Bonivard
  • C - Une littérature populaire : le théâtre religieux
  • D - Marc Claude de Buttet
  • E - L'époque de Charles-Emmanuel le Grand
  • F - François de Sales
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    A l'aube d'une littérature

    B - Un humanisme européen : Guillaume Fichet

    Guillaume Fichet est une grande figure du premier humanisme dans les pays de langue française. Malheureusement, les études qui le concernent restent encore fragmentaires. On n’a aucune édition complète et critique de son œuvre.

    Il était né au Petit-Bornand en 1433. Il était fier de ses origines et tenait à son identité savoyarde. Il exprime sa reconnaissance au cardinal Bessarion pour avoir promu au premier rang le tout petit paysan savoyard, tantillus rusticulus Sabaudus, qui, sans lui, aurait longtemps croupi dans la poussière parisienne, diuturnis in pulveribus… Parisii pen computruit, ce qui n’était pas très aimable pour la Sorbonne ! Dans d’autres lettres au même Bessarion, à Edouard IV roi d’Angleterre, à Frédéric III, empereur d’Allemagne, à Amédée IX, il précise qu’il est docteur en théologie de Paris, Parisiensis theologus doctor, mais qu’il est Savoyard par sa patrie, patria vero Sabaudus.

    On sait qu’il vint à l’Université de Paris, qu’il était bachelier ès arts en mars 1452 et licencié le 7 avril 1453. Il dut commencer à cette époque à enseigner dans les collèges de la montagne Sainte-Geneviève, le matin la philosophie, l’après-midi la rhétorique. On le trouve en Avignon en 1455 où il fut peut-être hébergé au collège fondé en 1424 par le Cardinal Jean de Brogny pour 24 Savoyards. Il y découvre les œuvres de Pétrarque et possède une copie du Vita solitaria datée de 1453. En juin 1462, il est admis à poursuivre, en qualité de socius ses études de théologie, au collège de la Sorbonne, où il est logé. Etre socius de la Sorbonne était l’apanage d’une élite. Tout en enseignant la philosophie et la Bible, on étudiait pendant huit ou neuf ans. Chaque année, on élisait un prieur et un bibliothécaire. Fichet fut élu plusieurs fois à ces charges. En 1467, il est recteur de toute l’université et, en 1468 docteur en théologie, le plus haut grade. De 1469 à 1471, il est bibliothécaire.

    Il dut interrompre ses leçons de rhétorique à une date inconnue et les reprit après le mois d’avril 1468. Dans l’intervalle, il avait écrit, en 1466, une Consolatio luctus parisiensis, "Consolation du deuil parisien", au moment où la peste lui avait ôté trois de ses amis. C’est une œuvre dédiée à son protecteur le Cardinal Jean Rolin ; elle est marquée du sceau de l’humanisme.

    On a cru pendant longtemps que le grand mérite de Fichet était d’avoir introduit l’imprimerie en France en 1470. En réalité, il fut le conseiller littéraire de son ami le Rhénan Jean Heynlin plutôt que son collaborateur. La même année, Louis XI, qui voulait réunir un concile, le chargea d’une mission diplomatique à Milan près du duc Galeazzo Maria Sforza. C’est la même année que commença une correspondance amicale entre Fichet et le Cardinal Bessarion. Celui-ci s’efforçait d’organiser une croisade contre les Turcs : la chute de Constantinople (29 mai 1453) était proche ! Il avait composé des discours pour la circonstance. Fichet fut chargé de les distribuer aux princes et aux personnages influents d’Europe. Il les accompagna de lettres éloquentes et persuasives. Une, assez longue, est adressée au duc Amédée IX et à ses frères. Fichet les encourage vivement à combattre les Infidèles. Ce sera pour eux une manière de récupérer leurs anciennes possessions : le royaume de Chypre, voire celui d’Arménie et de Jérusalem. Fichet connaît bien les relations entre la Maison de Savoie et l’Orient. Mais ses connaissances historiques sont également sujettes à caution : il fait descendre les princes de Philippe et d’Alexandre par l’intermédiaire du légendaire Bérold, roi de Saxe. Bérold est connu. Mais on peut se demander où Fichet a puisé l’origine macédonienne des Blanches-mains.

    Bessarion était un fervent platonisant. Platon symbolisait l’opposition à Aristote et à la scolastique. Tout en demeurant attaché à Saint-Thomas, mais non à la scolastique décadente, Fichet témoigna d’un esprit assez ouvert pour porter intérêt à Platon.

    En 1471, il fait imprimer sa Rhétorique, un précieux incunable, dont il envoie des exemplaires en France et ailleurs, notamment à Yolande de Savoie. Le livre est le résultat de son enseignement. Malheureusement, on ignore à peu près tout des élèves qu’il a formés, sinon au témoignage de R. Gaguin, qu’ils "ont reçu de lui le goût de l’étude du latin et de l’éloquence". Fichet est ainsi dans la voie de ceux qui, en Italie et, dans une moindre mesure, dans la France du XVe siècle, ont voulu conjoindre philosophie et Belles-Lettres, le bien dire avec le bien penser. La Rhétorique s’inspire notamment de Cicéron mais aussi, dans une large mesure, de Georges de Trébizonde, encore que celui-ci dans sa polémique avec Bessarion ait défendu Aristode contre Platon. L’ouvrage de Fichet se ressent de la tradition scolastique, dans ses subdivisions fort subtiles. La phrase est un peu raide. L’auteur abuse du mot rare. Mais le livre est le premier imprimé en France proposant un traité complet de rhétorique pour aider à lire les auteurs anciens et à inciter à écrire dans la langue "classique".

    Fichet partit pour Rome en 1472. Il avait été vivement recommandé à Sixte IV par le Cardinal Bessarion mort à Ravenne le 18 novembre. Il devint chambellan du pape. On a découvert de lui un sermon sur Saint Etienne du 26 décembre 1576. Il confirme que Guillaume Fichet s’était engagé dans les voies nouvelles ouvertes par l’humanisme contre les excès de la logique, sans rien renier toutefois de la tradition thomiste. Ainsi, de nouveaux rapports s’établissaient entre la théologie, la philosophie et la science du bien dire.

    On ne sait quand Fichet mourut. Robert Gaguin, qui lui succéda dans sa chaire à la Sorbonne, eut raison d’écrire dans une pièce de vers, à la suite de la Rhetorica :

    Felix illa quidem tali Sabaudia alumno
    Cujus erit Gallis perpetuatus honor

    Traduction :

    Heureuse la Savoie d’avoir nourri un tel enfant
    Qui sera pour les peuples de langue française un honneur à jamais.

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