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Rousseau et la Savoie
Auteur : Mireille VEDRINE
SOMMAIRE


TOUS PUBLICS
  • La Savoie vue par Rousseau
  • Lieux Rousseau en Savoie
  • ANNEXES
  • Rousseau en Savoie, chronologie
  • Bibliographie
  • Sites Internet sur Rousseau
     

    SITES ROUSSEAU EN SAVOIE

                             BOSSEY

                            CONFIGNON

                            ANNECY

                            TURIN

                            THONES

                            CHAMBERY

                            LES CHARMETTES

                            MEILLERIE

     

    BOSSEY

    Bossey est un petit village situé au pied du Salève, à 5 ou 6 km de Genève, il dépendait du territoire du Roi de Sardaigne pour le civil et de Genève pour le religieux, il est aujourd’hui en Haute-Savoie. Rousseau y est mis en pension de 1722 à 1724, chez le pasteur Lambercier

    « Nous fûmes mis en pension chez le Ministre Lambercier, pour y apprendre, avec le latin, tout le menu fatras dont on l’accompagne sous le nom d’éducation. La campagne était pour moi si nouvelle que je ne pouvais me lasser d’en jouir. Je pris pour elle un goût si vif qu’il n’a jamais pu s’éteindre. Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey sans que je m’en sois rappelé le séjour d’une manière agréable par des souvenirs un peu liés : mais depuis qu’ayant passé l’âge mur je décline vers la vieillesse je sens que ces mêmes souvenirs renaissent tandis que les autres s’effacent, et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour ; comme si, sentant la vie qui s’échappe, je cherchais à la ressaisir par ses commencements. Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu’ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main, tandis que je récitais ma leçon : je vois tout l’arrangement de la chambre où nous étions ; le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier ; des framboisiers qui, d’un jardin fort élevé dans lequel la maison s’enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre, et passaient quelquefois jusqu’en dedans. »

     

    CONFIGNON

    En 1728, Rousseau s’enfuie de Genève, il est accueilli à Confignon par le curé Benoît de Pontverre, chargé de convertir les protestants genevois au catholicisme. La commune, alors savoyarde, a été rattaché au canton de Genève lors du traité de Turin en 1816.

    «A force de voyager et de parcourir le monde, j’allai jusqu’à Confignon, terres de Savoie à deux lieues de Genève. Le curé s’appelait M. de Ponverre. Il me reçut bien, me parla de l’hérésie de Genève, de l’autorité de la Ste Mère Eglise et me donna à dîner. Je trouvai peu de chose à redire à des arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que les curés chez qui on dînait si bien valaient tout au moins nos ministres. « Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre. Allez à Annecy ; vous y trouverez une bonne Dame bien charitable, que les bienfaits du Roi mettent en état de retirer d’autres âmes de l’erreur dont elle est sortie elle-même. Il s’agissait de Madame de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient en effet de partager avec la canaille qui venait vendre sa foi, une pension de deux mille francs que lui donnait le Roi de Sardaigne. Je me sentais fort humilié d’avoir besoin d’une bonne dame bien charitable. J’aimais fort qu’on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu’on me fit la charité, et une dévote n’était pas pour moi fort attirante. Toutefois pressé par M. de Pontverre, par la faim qui me talonnait, bien aise aussi de faire un voyage et d’avoir un but, je prends mon parti, quoiqu’avec peine, et je pars pour Annecy. » (Confessions, livre II)

    ANNECY


    Première rencontre avec Madame de Warens. Dessin de Steuben, gravure de A. Lefèvre, vers 1830.
    Collection et photographie Musée d'art et d'histoire de Chambéry.

    Siège de l’évêché de Genève, refugié depuis 1536, la ville compte environ 5000 habitants au XVIIIe siècle. Saint-François de Sales y fut évêque de 1602 à 1622 ; dans l’atmosphère encore vive de la Contre-Réforme, une guerre ouverte persiste en zone frontalière entre calvinistes genevois et catholiques savoyards. Les institutions religieuses sont nombreuses : couvents, églises, maîtrise de musique. Des canaux sillonnent la ville qui compte encore de nombreux jardins.

    -C’est à Annecy que Madame de Warens abjure le 8 septembre 1726 : « Louise Eléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble et ancienne famille de Vevey, ville du Pays de Vaud. Elle avait épousé fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d’enfants, n’ayant pas trop réussi, Madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique, pris le temps que le Roi Victor-Amédée était à Evian pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince ; abandonnant ainsi son mari, sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et qu’elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le Roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue, et voyant que sur cet accueil on l’en croyait amoureux, il l’envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la Visitation. » (Confessions, livre II)

    Sur les conseils de Monsieur de Pontverre et « pressé par la faim » plutôt que par un désir de conversion, Rousseau arrive à Annecy le 21 mars 1728, jours des Rameaux. La scène de la première rencontre a eu lieu près du couvent des Cordeliers (un « balustre d’or » a été placé en 1978 dans la cour de l’ancien évêché en souvenir) : « J’arrive enfin ; je vois Madame de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J’étais au milieu de ma seizième année. C’était le jour des Rameaux de l’année 1728. Je cours pour la suivre : je la vois, je lui parle… je dois me souvenir du lieu ; je l’ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place ! Que n’y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n’en devrait approcher qu’à genoux. C’était un passage derrière sa maison, entre un ruisseau à main droite qui la séparait du jardin, et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l’église des Cordeliers. Prête à entrer dans cette porte, Madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je cette vue ! je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée : la bonne Dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse. Rien n’échappa au rapide coup d’œil du jeune prosélyte ; car je devins à l’instant le sien ; sûr qu’une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis. « Eh ! mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune, c’est dommage en vérité. » (Confessions, livre II)

    Le 24 mars 1728, Rousseau quitte Annecy pour Turin, où il abjure. A son retour en juin 1729, il s’installe chez Madame de Warens. Elle habite une maison (qui n’existe plus) appartenant à Monsieur de Boège à côté du couvent des Cordeliers et de l’église Saint-François : « elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve dont elle fit sa chambre de parade et qui fut celle où l’on me logea. Cette chambre était sur le passage dont j’ai parlé où se fit notre première entrevue, et au-delà du ruisseau et des jardins, on découvrait la campagne. Cet aspect n’était pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C’était depuis Bossey la première fois que j’avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n’avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! Elle augmenta beaucoup mes dispositions à l’attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chère patronne : il me semblait qu’elle l’avait mis là tout exprès pour moi ; je m’y plaçais paisiblement auprès d’elle ; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure ; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur jusqu’alors comprimé se trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s’exhalaient plus librement parmi ces vergers. On ne trouvait pas chez Madame de Warens la magnificence que j’avais vue à Turin, mais on y trouvait la propreté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s’allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d’argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers ; mais l’une et l’autre étaient bien garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence, elle donnait d’excellent café. Quiconque la venait voir était invité à dîner avec elle ou chez elle, et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. » (Confessions, livre III)

    Parmi les domestiques se trouve une fribourgeoise nommée Merceret et Claude Anet, qui a accompagné Madame de Warens depuis Vevey. Rousseau rempli les tâches de secrétaire, aide Madame de Warens à préparer ses drogues, il lit, parle de ses lectures et apprend le chant avec elle. Un incendie a lieu dans le four du couvent qui jouxte la maison en 1729, il épargne miraculeusement la maison de Madame de Warens. Rousseau fréquente aussi le séminaire lazariste d’Annecy, dirigé par l’abbé Gros, essayant en vain d’apprendre le latin : « j’allais au séminaire comme j’aurais été au supplice » (Confessions, livre III). Il rencontre alors l’abbé Gâtier qui sera avec l’abbé Gaime un des modèles du Vicaire savoyard dans l’Emile. Renonçant à être prêtre, Rousseau s’oriente vers la musique grâce à Monsieur Le Maître, qui dirige la maîtrise « toujours chantante, toujours gaie » de la cathédrale. Il y joue de la flûte pendant plusieurs mois, et en garde à jamais un « vif souvenir » : « tout ce qu’on répétait à la maîtrise, tout ce qu’on chantait au chœur, tout ce qu’on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon » (Confessions, livre III). Lorsque Le Maître quitte Annecy pour Lyon, Madame de Warens demande à Rousseau de le suivre, en partie pour le soustraire à l’influence de Venture de Villeneuve, « brillant et fêté dans tout Annecy », que les dames s’arrachent.

    Quittant précipitamment Le Maître, Rousseau revient à Annecy, où il ne retrouve pas Madame de Warens, partie pour Paris. Il loge alors avec Venture de Villeneuve chez un cordonnier d’Annecy. Mademoiselle Giraud s’amourache de lui, mais il préfère Melle de Grafffenried et Melle de Galley, qu’il rencontre en promenade au bord du Fier le 1er juillet 1730 et avec lesquelles il passe à la maison forte de La Tour, à Thônes une inoubliable journée. Il fait la connaissance du juge-mage Simon (dans le Palais de l’Ile) qui le conseillera dans ses lectures et qu’il viendra voir plusieurs fois par la suite lors de son séjour à Chambéry. Rousseau quitte Annecy en juillet 1730, accompagnant à Fribourg la Merceret, domestique de Madame de Warens, s’ouvre alors une période d’errance, avant le départ pour Chambéry.

    Même si sa conversion était dictée par la faim, le séjour d’Annecy est pour Rousseau une période de bonheur : rencontre avec Madame de Warens, maison agréable, musique, amours de jeunesse.

     

    TURIN

    Rousseau part se convertir à Turin, ce voyage est l’occasion pour lui de découvrir les Alpes, et une grande ville (elle compte alors environ 60 000 habitants), qui est alors capitale de la Savoie. Il arrive le 12 avril 1728 à l’hospice des catéchumènes de la confraternité du Spirito Santo qui se trouvait dans la rue Cappel Verde, derrière le séminaire. On voit encore au n°9 de la via Porta Palatina la grande porte cochère dont parle Rousseau. La date du baptème indiquée sur le registre est le 23 avril, la conversion semble avoir été assez rapide.

    « Quoique Turin fut plus loin que Genève, je jugeai qu’étant la capitale, elle avait avec Annecy des relations plus étroites qu’une vielle étrangère d’Etat et de religion, et puis, partant pour obéir à Madame de Warens, je me regardais comme vivant toujours sous sa direction ; c’était plus que de vivre à son voisinage. Enfin l’idée d’un grand voyage flattait ma manie ambulante qui déjà commençait à se déclarer. Il me paraissait beau de passer les monts à mon âge ; et de m’élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appât auquel un Genevois ne résiste guères. Ce souvenir m’a laissé le goût le plus vif pour tout ce qui s’y rapporte, surtout pour les montagnes et pour les voyages pédestres.

    J’avais des lettres, je les portai, et tout de suite je fus mené à l’hospice des catécumènes pour y être instruit dans la religion pour laquelle on me vendait ma subsistance. En entrant, je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui dès que je fus passé fut fermée à double tour sur mes talons. Ce début me paru plus imposant qu’agréable et commençait à me donner à penser…

    Tout cela fait, au moment où je pensais être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec un peu plus de vingt francs en petite monnaie qu’avait produit ma quête. On me recommanda de vivre en bon chrétien, d’être fidèle à la grâce, on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.

    Je passai plusieurs jours à me livrer uniquement au plaisir de l’indépendance et de la curiosité. J’allais errant dedans et dehors la ville, furetant, visitant tout ce qui me paraissait curieux et nouveau, et tout l’était pour un jeune homme sortant de sa niche qui n’avait jamais vu de capitale. J’étais surtout fort exact à faire ma cour et j’assistais régulièrement tous les matins à la messe du Roi. Je trouvais beau de me voir dans la même chapelle avec ce prince et sa suite : mais ma passion pour la musique, qui commençait à se déclarer, avait plus de part à mon assiduité que la pompe de la Cour qui bientôt vue et toujours la même ne frappe pas longtemps. Le Roi de Sardaigne avait alors la meilleure symphonie de l’Europe » (Confessions, livre II).

    Rousseau trouve asile chez Madame Basile, dont il tombe éperdument amoureux, puis il est employé comme laquais chez Madame de Vercellis, il y rencontre l’abbé Gaime, qui sera l’un des modèles du Vicaire savoyard dans l’Emile. Il est ensuite employé chez le comte de Gouvon. Accompagné de son ami Bâcle, il repart pour Annecy en juin 1729.

     

    THONES

    Située à 20 kilomètres à l’Est d’Annecy, Thônes (« Toune » dans les Confessions) fait aujourd’hui partie du département de la Haute-Savoie. Rousseau y fit le 1er juillet 1730 depuis Annecy une excursion où il rencontra Melle de Grafffenried et Melle de Galley au bord du Fier. Il passe à la maison forte de La Tour, une inoubliable journée à la cueillette des cerises : « L’aurore un matin me parut si belle que m’étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c’était la semaine après la St Jean. La terre dans sa plus grande parure était couverte d’herbe et de fleurs ; les rossignols presque à la fin de leur ramage semblaient se plaire à le renforcer : tous les oiseaux faisaient en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d’un beau jour d’été.


    Que mes lèvres ne sont-elles des cerises. Gravure de Dupréel.
    Collection et photographie Musées d'art et d'histoire de Chambéry.

    Arrivé à Thônes, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l’importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles tout en cuisinant baisaient de temps en temps les enfants de la grangère, et le pauvre marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises ; mais malheureusement on avait oublié le vin. Cet oubli n’était pas étonnant pour des filles qui n’en buvaient guères : mais j’en fus fâché, car j’avais un peu compté sur ce secours pour m’enhardir. Comme elles m’en marquaient leur chagrin, je leur dis que je n’avais pas besoin de vin pour m’enivrer. Jamais soupé des petites maisons de Paris n’approcha ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaîté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

    Après le dîner nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu’elles avaient apportés, et pour tenir notre appétit en haleine nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois Melle Galley avançant son tablier, et reculant la tête se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disais en moi-même : que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur ! » (Confessions, livre IV). Cette idylle a beaucoup inspiré les graveurs.

     

    CHAMBERY

    Après son passage à Lyon, Rousseau arrive à Chambéry à pied en septembre 1731 (et non 1732 comme l’indique les Confessions) : « J’aime à marcher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps dans un beau pays sans être pressé et avoir pour terme de ma course un objet agréable ; voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste on sait ce que j’entends par un beau pays. Jamais pays de plaine quelque beau qu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. J’eus ce plaisir et je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéry. Non loin d’une montagne coupée qu’on appelle le pas de l’échelle, au-dessous de grand chemin taillé dans le roc, à l’endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. Plus près de Chambéry j’eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. » (Confessions, livre IV. Cette cascade est située à Cognin)

    Il entre grâce à Madame de Warens au service du cadastre, peu intéressé par ce travail ennuyeux, il démissionne rapidement : « Le roi Victor-Amédée jugeant par le sort des guerres précédentes, et par la position de l’ancien patrimoine de ses pères qu’il lui échapperait quelque jour, ne cherchait qu’à l’épuiser. Il y avait peu d’années qu’ayant résolu d’en mettre la noblesse à la taille, il avait ordonné un cadastre général de tout le pays, afin que rendant l’imposition réelle, on put la répartir avec plus d’équité. Ce travail commencé sous le père fut achevé sous le fils. Deux ou trois cents hommes, tant arpenteurs, qu’on appelait géomètres, qu’écrivains qu’on appelait secrétaires furent employés à cet ouvrage, et c’était parmi ces derniers que Maman m’avait fait inscrire. Ce fut ce me semble en 1732 que j’arrivai à Chambéry comme je viens de le dire, et que je commençai d’être employé au cadastre pour le service du Roi. J’avais vingt ans passés, près de vingt et un… Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très peu de temps qu’absorbé tout entier par la musique, je me trouvai hors d’état de penser à autre chose. Je n’allais plus à mon bureau qu’à contre-cœur, la gêne et l’assiduité au travail m’en firent un supplice insupportable, et j’en vins enfin à vouloir quitter mon emploi pour me livrer totalement à la musique. Me voilà tout-à-coup jeté parmi le beau monde, admis, recherché dans les meilleures maisons ; partout un accueil gracieux, caressant, un air de fête : d’aimables demoiselles bien parées m’attendent, me reçoivent avec empressement, je ne sens que la rose et la fleur d’orange ; on chante, on rit, on s’amuse. »

    Chambéry compte alors environ 10 000 habitants. Enclose dans ses remparts, la ville est assez insalubre. Madame de Warens occupe alors la maison du Comte de Saint-Laurent, située au fond d’une cour à laquelle on accède aujourd’hui par l’allée Jean-Jacques Rousseau, Place Saint-Léger : « Je logeai chez moi, c’est-à-dire chez Maman ; mais je ne retrouvai pas ma chambre d’Annecy. Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de paysage. La maison qu’elle occupait était sombre et triste, et ma chambre était la plus sombre et la plus triste de la maison. Un mur pour vue, un cul-de-sac pour rue, peu d’air, peu de jour, peu d’espace, des grillons, des rats, des planches pourries, tout cela ne faisait pas une plaisante habitation. Mais j’étais chez elle, auprès d’elle, sans cesse à mon bureau ou dans sa chambre, je m’apercevais peu de la laideur de la mienne, je n’avais pas le temps d’y rêver. ». A partir de 1735-1736, Rousseau incitera Madame de Warens à prendre une maison à la campagne, aux Charmettes, qu’elle occupera surtout l’été, tout en conservant sa maison de ville.

    Madame de Warens, qu’il appelle « Maman » loue dans un des faubourgs de la ville un petit jardin, d’où  il voit passer les troupes françaises : « Tandis que partagé entre le travail, le plaisir et l’instruction je vivais dans le plus doux repos, l’Europe n’était pas si tranquille que moi. La France et l’Empereur venaient de s’entredéclarer la guerre : le Roi de Sardaigne était entré dans la querelle, et l’armée française filait en Piémont pour entrer dans le Milanais. Notre petit jardin était précisément au haut du faubourg par lequel entraient les troupes, de sorte que je me rassasiais du plaisir de les voir passer, et je me passionnais pour le succès de cette guerre, comme s’il m’eût beaucoup intéressé. Car on prétendait alors que nous appartiendrions à la France, et l’on faisait de la Savoie un échange pour le Milanais » (Confessions, livre V). C’est là que Madame de Warens décide pour le « soustraire aux périls de sa jeunesse » de le « traiter en homme » : « je me vis pour la première fois dans les bras d’une femme, et d’une femme que j’adorais » (Confessions, livre V).

    Profitant de la présence du proto-médecin Grossi et de Claude Anet, elle projette d’installer à Chambéry un jardin royal des plantes et un collège de pharmacie : « La pauvre Maman n’avait point perdu son ancienne fantaisie d’entreprises et de systèmes. Le projet dont elle était le plus occupée au temps dont je parle et qui n’était pas le plus déraisonnable qu’elle eut formé était de faire établir à Chambéry un jardin royal de plantes, et l’on comprend d’avance à qui cette place était destinée. La position de cette ville au milieu des Alpes était très favorable à la botanique, et Maman qui facilitait toujours un projet par un autre, y joignait celui d’un collège de pharmacie, qui véritablement paraissait très utile dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins. ». Rousseau ne s’intéresse pas encore vraiment à la botanique, qu’il découvrira plus tard lors de son séjour à Môtiers dans le Jura suisse.

    Sa description de Chambéry est embellie par le souvenir : « S’il est une petite ville au monde où l’on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c’est Chambéry. La noblesse de la province qui s’y rassemble n’a que ce qu’il faut de bien pour vivre, elle n’en a pas assez pour parvenir. Les femmes sont belles et pourraient se passer de l’être, elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté et même y suppléer. Il est singulier qu’appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d’en avoir vu à Chambéry une seule qui ne fut pas charmante. » (Confessions, livre V)

    Cette période chambérienne est fondamentale dans la vie de Rousseau : « Ma vie a été aussi simple que douce, et cette uniformité était précisément celle dont j’avais besoin pour achever de former mon caractère, que des troubles continuels empêchaient de se fixer. C’est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite ayant pris de la consistance m’a fait ce que je n’ai plus cessé d’être à travers les orages qui m’attendaient » (Confessions, livre V). Il se consacre à l’étude des livres « j’achetai des livres d’arithmétique et je l’appris bien, car je l’appris seul », et surtout à la musique. Il organise chez Madame de Warens de petits concerts, enseigne la musique aux jeunes filles de la bonne société, noue de solides amitiés : Gauffecourt, le marquis de Conzié, qui lui ouvre sa bibliothèque.

    Rousseau quittera Chambéry de septembre 1737 à février 1738 pour un voyage à Montpellier, puis il séjournera Lyon d’avril 1740 à avril 1741, enfin quittera la Savoie en 1742 pour Paris. Il effectue un détour par Chambéry en juillet 1743 lors de son départ pour Venise. Il ne retrouve Chambéry qu’en juin 1754 pour une visite avec Thérèse Levasseur à Madame de Warens, ruinée par de folles entreprises (fabriques, mines en Maurienne) : « je la revis… dans quel état, mon Dieu » (Confessions, livre VIII), il date alors de Chambéry sa dédicace du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Madame de Warens meurt misérablement en juillet 1762 et est enterrée dans le cimetière de Lémenc. Le 25 juillet 1768, Rousseau se rend sur la tombe de Madame de Warens et retrouve son ami Conzié. En 1910, une statue de Jean-Jacques Rousseau, sculptée par Marius-Mars-Valett a été dressée au Clos Savoiroux.

     

    LES CHARMETTES (A CHAMBERY)


    La maison des Charmettes et le vallon.
    Photographie Musées d'art et d'histoire de Chambéry
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    Vallon boisé au sud de Chambéry, fief du marquis de Conzié ami de Rousseau (il y possède une maison et des terres), où se trouvent plusieurs petites exploitations rurales. Madame de Warens et Rousseau y habitent dès 1736 (peut-être 1735) dans la ferme Revil, puis dans la maison de Monsieur Noiret : « Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de Conzié à la porte de Chambéry, mais retirée et solitaire comme si l’on était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon à mi-côte sont quelques maisons éparses fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M. Noiret. La maison était très logeable. Au devant un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée, plus haut dans la montagne des prés pour l’entretien du bétail ; enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puis me rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l’été 1736. J’étais transporté le premier jour que nous y couchâmes. O Maman ! dis-je à cette chère amie en l’embrassant et l’inondant de larmes d’attendrissement et de joie : ce séjour est celui du bonheur et de l’innocence. Si nous ne les trouvons pas ici l’un avec l’autre, il ne les faut chercher nulle part. ». Cette maison devient dès la Révolution, à l’époque romantique et jusqu’à nos jours un lieu de pèlerinage : Georges Sand, Lamartine, Stendhal, de très nombreuses personnalités du monde des arts, des lettres et de la politique viennent rendre hommage à Rousseau. Classée monument historique en 1905, la maison des Charmettes est ouverte au public toute l’année, elle reçoit des visiteurs du monde entier, le site naturel est protégé.

    Les Charmettes sont avant tout une période de bonheur : « Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu. Moments précieux et si regrettés, ah recommencez pour moi votre aimable cours ; coulez plus lentement dans mon souvenir s’il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession. Comment ferai-je pour prolonger à mon gré ce récit si touchant et si simple ; pour redire toujours les mêmes choses, et n’ennuyer pas plus mes lecteurs en les répétant que je ne m’ennuyais moi-même en les recommençant sans cesse ? Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire et le rendre en quelque façon : mais comment dire ce qui n’était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d’autre objet de mon bonheur que ce sentiment même. Je me levais avec le soleil, et j’étais heureux ; je me promenais et j’étais heureux, je voyais Maman et j’étais heureux, je la quittais et j’étais heureux, je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, j’étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j’aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout ; il n’était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant. » (Confessions, livre VI).


    La chambre de Madame de Warens.
    Photographie Musées d'art et d'histoire de Chambéry.

    C’est cependant loin d’être une idylle sentimentale, dans ses lettres écrites de Montpellier, où il part de septembre 1737 à février 1738, Rousseau se plaint de ne pas recevoir de nouvelles de Madame de Warens et à son retour il trouve sa « place prise » par Wintzenried. A partir de 1739, il ne voit plus beaucoup Madame de Warens aux Charmettes, il lit, écrit, le plus souvent seul ; après l’interruption de son séjour à Lyon d’avril 1740 à avril 1741, il revient aux Charmettes en mai 1741, il ne les quitte définitivement qu’en juillet 1742, lorsqu’il part pour Paris.

    La petite exploitation des Charmettes n’est pas riche : le bail de juillet 1738 comptabilise « deux bœufs et des vaches, dix brebis ou moutons, sept poules et un coq », « une charrue, une herse, et un berroton, le tout fort usé et presque hors service », les cultures citées sont le froment, le seigle, l’orge, les fèves, le blé noir. Madame de Warens sert aussi des « tartiffles » (pommes de terre) à ses domestiques, on cultive aussi aux Charmettes le « blé de Turquie » (maïs), introduits nouvellement en Savoie. Madame de Warens cultive aussi des plantes médicinales, Rousseau élève des pigeons et des abeilles, il est souvent malade, mais comme tous les autodidactes, il a une incroyable soif de découvertes, il étudie la musique, la géométrie, l’histoire (on a conservé de lui une Chronologie universelle qui date de cette époque), la géographie, l’astronomie (il fait des observations à la lunette dans le jardin), la physique, la chimie (un accident lors d’une expérience le conduit à rédiger son testament). Avec l’argent de son héritage, il s’achète des livres, dans sa commande au libraire Barillot, on trouve des romans (Marivaux, l’abbé Prévost), mais aussi des ouvrages de mathématiques, le Dictionnaire de Bayle, il pioche abondamment dans la bibliothèque de son ami Conzié et dans celle des jésuites de Chambéry, il lit les écrits de Port-Royal et devient « demi-janséniste ». C’est alors qu’il constitue son « magasin d’idées » et fait mûrir sa pensée : « Au bout de quelques années à ne penser exactement que d’après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire, et presque sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fonds d’acquis pour me suffire à moi-même et penser sans le secours d’autrui » (Confessions, livre VI). Rousseau compose aux Charmettes ses premiers essais, il écrit des poèmes qu’il rassemblera sous le titre La Muse allobroge ou les œuvres du petit poucet, et notamment Le Verger de Madame de Warens, ainsi que l’Epitre à Parisot. Il compose aussi des pièces de théâtre Iphis et Narcisse, un opéra La Découverte du nouveau monde. Il traite même de sujet scientifiques Si le Monde que nous habitons est une sphère, publié dans le Mercure de France de septembre 1738, il prépare aussi son projet de notation musicale chiffrée, « méthode qu’il avait forgée aux Charmettes » d’après Conzié. Il part pour Paris son projet en poche pensant faire fortune en le présentant à l’Académie des sciences, hélas sans succès.

    Episode capital, les Charmettes sont en quelque sorte l’apogée des Confessions, au centre de l’ouvrage. Il est significatif que les dernières lignes que Rousseau a écrites avant de mourir en 1778 soient aussi dédiées à Madame de Warens et aux Charmettes dans la dixième promenade des Rêveries du promeneur solitaire : «aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme encore simple et neuve la forme qui lui convenait davantage et qu’elle a gardé toujours. Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres fait pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent, le calme et la paix les raniment et les exaltent. J’avais besoin de me recueillir pour aimer. Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siècle de vie. » ; période de formation et de bonheur, les Charmettes ont permis à Rousseau de devenir lui-même : « Durant ce petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être ».

     

    MEILLERIE

    Rousseau n’a pas séjourné à Meillerie, qui était un petit village de Savoie situé au bord du Léman près d’Evian, sauf pour une brève excursion en septembre 1754, mais il en a fait un site célèbre de son roman La Nouvelle Héloïse. Il fut l’un des premiers à célébrer les paysages de montagne :

    « Vous savez qu’après mon exil du Valais, je revins il y a dix ans à Meillerie attendre la permission de mon retour. C’est là que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d’elle, et c’est de là que je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchée. Je me faisais un plaisir de lui montrer d’anciens monuments d’une passion si constante et si malheureuse. Ce lieu formait un réduit sauvage et désert ; mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu’aux âmes sensibles et paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, et charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait l’esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu’on nomme les glacières, parce que d’énormes sommets de glace qui s’accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde. Un grand bois de chênes était à gauche au delà du torrent, et au-dessous de nous cette immense plaine d’eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparait des riches côtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau. » (La Nouvelle Héloïse, IVe partie, lettre 17)

     

     

     
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