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La Savoie au Moyen-Age, 1032-1536
Auteur : Guido CASTELNUOVO - Niveau de lecture : Public |
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Villes anciennes et nouvelles Le
pouvoir des comtes et des autres seigneurs est avant tout rural ; il se trouve
sur leurs terres et autour de leurs châteaux. Les
villes, elles, sont plutôt aux mains de leurs évêques. De
plus, à partir surtout du XIIIe siècle, de véritables élites
urbaines se mettent en place. Elles sefforcent dintervenir dans la gestion
politique et administrative de leur ville. Dans
les terres savoyardes les villes sont presque absentes du coeur même de
la principauté. Elles demeurent plutôt à ses marges, pendant
tout le Moyen Age. Or,
au-devant de lessor administratif quimplique au XIIIe siècle le renforcement
de leur principauté, les comtes vont avoir toujours plus besoin dune
capitale fixe et stable. Ce sera Chambéry, une ville sans évêque
que les comtes de Savoie créent presque de toutes pièces pour
en faire le chef-lieu de leur gouvernement. Toutefois,
Chambéry nest pas le seul centre urbain qui se développe en liaison
directe avec les princes. Dès le XIIIe siècle les comtes vont
fonder de nombreux bourgs nouveaux, les villeneuves ; enfin, à partir
des années 1280, lexpansion piémontaise de la principauté
mettra ses comtes en rapport avec un autre modèle urbain, celui des communes
italiennes. A./
- Un comté sans villes Nimporte
quelle carte des Etats de Savoie de la fin du Moyen Age montre une absence de
taille : où sont ses villes? La principauté savoyarde nest pas
une terre de villes, loin de là. Il sagit plutôt dun petit monde
encerclé par les villes. De
ce côté-ci des Alpes, se trouvent dabord Lyon (et Grenoble, dès
le milieu du XIVe siècle) qui sont des cités frontalières,
mais françaises. Au nord du Léman, Lausanne et Sion demeurent
aux mains de leurs évêques. Genève et Fribourg deviennent
marchandes et communales. Toutes ne sont quimparfaitement contrôlées
par les comtes de Savoie, au XIII comme au XVe siècle. Seule Nice se
fait savoyarde, mais tardivement (1388). Les autres sièges dévêchés
(Belley Moûtiers, Saint Jean-de-Maurienne) sont certes des cités
épiscopales, mais nont point une allure urbaine. Que
reste-t-il? Chambéry, mais elle est littéralement inventée
par les comtes de Savoie et ne devient jamais le chef-lieu dun évêché
médiéval. Alors, Annecy? Il sagit, encore une fois, dune ville
sans évêque qui ne rejoint les domaines savoyards quau XVe siècle. En
somme, les territoires savoyards ne comprennent que fort peu de villes, des
villes de toutes petites : Chambéry ne dépasse jamais les 5000
habitants, Annecy sarrête même avant. Restent Lausanne et Genève,
qui atteignent environ 10.000 habitants (Lausanne au XIIIe, Genève au
XVe siècle). Doù lintérêt que leur portent les
comtes de Savoie. Doù aussi les problèmes récurrents liés
à leur contrôle partiel voire à leur conquête manquée. Sur
le versant piémontais, la situation nest pas meilleure. Turin, acquise
en 1280, reste plus dun siècle aux mains de la branche cadette des princes
dAchaïe. Son essor démographique est tardif : la ville natteint
les 10.000 habitants quà lextrême fin du XVe siècle, après
être longtemps restée sur des valeurs proches de Chambéry,
entre 4000 et 5000 habitants. Verceil ne fut conquise quen 1427 ; Asti, Novare
ou Alexandrie ne firent jamais partie du duché médiéval. Ces
absences urbaines sexpliquent par lhistoire de la formation de la principauté.
Héritiers des Rodolphiens, les Humbertiens avaient récupéré
de nombreux droits et terres royales. Les exceptions, toutefois, étaient
justement constituées par les villes épiscopales qui restaient
sous la domination de leurs évêques. Ces derniers étaient
des adversaires puissants pour des comtes intéressés avant tout
au contrôle des voies de passages alpines. Cela
explique deux choses :
- la mainmise tardive et partielle des Savoie sur ces cités épiscopales
;
- la volonté princière de leur substituer des centres urbains
mieux contrôlés. Ces
villes nouvelles, ces villes "vraiment" savoyardes, il fallait souvent les inventer
en tout et pour tout. B./
- La capitale ? Une nécessité nouvelle ! Avant
le XIIIe siècle, Chambéry nest pas un vrai centre urbain. Les
premières attestations écrites parlent dun petit bourg (en 1057)
ou, au début du XIIe siècle, dun château avec une paroisse. Du
point de vue ecclésiastique, Chambéry apparaît une périphérie
profonde : sans évêque propre, le bourg ne possède au début
du XIIIe siècle quune église paroissiale, un hôpital tout
récent et, à ses portes, un ancien prieuré de fondation
royale (Lémenc). Or,
de 1232 à 1295, le statut du bourg qui se modifie en rapport immédiat
avec lintervention des Savoie. En 1232 le comte Thomas achète le bourg
à ses anciens seigneurs. Il concède aussitôt à ses
habitants des privilèges de type urbain sur un territoire assez vaste.
En outre, quelques années plus tard, un atelier monétaire est
actif sur place tandis que les franciscains fondent justement à Chambéry
lun de leurs premiers couvents savoyards. Enfin, en 1295, les comtes acquièrent
définitivement le château qui domine le bourg. Chambéry
est prête à devenir une ville, la ville savoyarde par excellence. Avant
toute chose, la ville acquiert les galons dune capitale politique. Siège
dune châtellenie, elle accueille dans son château et ses ruelles
les différentes branches de ladministration centrale :
- la trésorerie et la chancellerie (fin XIIIe siècle) ;
- une cour dappel générale, le conseil résident à
Chambéry (1329) ;
- la Cour des comptes (1351 au plus tard). Linvention
de Chambéry comme capitale a des conséquences socio-économiques
et politiques. Il
est vrai que, jusquau moins au XVe siècle, les princes ny résident
guère. Chambéry nest pas encore le centre dune cour pour lheure
itinérante, (Le Bourget, Montmélian, Ripaille, Genève,
Morges). La valeur administrative de la ville facilite pourtant son essor. Il
y a, dabord, une imposante immigration urbaine. Les principaux officiers princiers
louent ou achètent un logement sur place. Pendant longtemps, les élites
chambériennes et le groupe des grands serviteurs du prince ne sont quun,
ou presque. Il
y a, ensuite, un développement commercial important. Il peut sagir de
professionnels du prêt venus dailleurs, des juifs ou des italiens. Ou
alors ce sont des commerçants locaux qui souvrent à des techniques
et à des objectifs plus modernes et plus vastes. Une
chose est sûre. Lessor de la principauté savoyarde, avec ses besoins
nouveaux dun centre de gouvernement stable et localisé, a transformé
en moins dun siècle Chambéry en une vraie ville, malgré
labsence de tout évêque. Or,
Chambéry nest pas la seule ville inventée et protégée
par les comtes de Savoie. C./
- Villes "inventées" et villes protégées Au
XIIIe siècle, linvention de Chambéry capitale se situe à
lintérieur dun plus vaste mouvement durbanisation dirigée par
les princes. Ce
mouvement est, en Savoie, encore plus marqué quailleurs, et ce pour
deux raisons. -
La principauté savoyarde sorganise justement au XIIIe siècle
;
- la fondation de nouveaux centres urbains sert aux comtes comme un moyen ultérieur
pour discipliner la société et les pouvoirs locaux. Fonder
une villeneuve ou pourvoir un bourg dune charte de privilèges et de
franchises, signifie aussi bien urbaniser une population dispersée (donc
mieux la contrôler) que drainer vers le trésor princier des ressources
nouvelles qui échappent aux seigneurs locaux ou aux villes épiscopales.
Ainsi la villeneuve de Morges est fondée dans les années 1240
contre le seigneur de Vufflens et lévêque de Lausanne ; la villeneuve
de lHôpital pose, elle, problème aux seigneurs de Conflans. Ensuite,
ces créations, sont favorisées, de part et dautre des Alpes,
par la fragilité même du réseau urbain savoyard. Cette faiblesse
est rappelée par linstallation tardive des ordres mendiants en Savoie
: quelques couvents franciscains sont présents dès le XIIIe siècle
(Chambéry) ; les Dominicains, eux, ne sinstalleront quau XVe siècle. Ces
nouvelles fondations urbaines, avec leurs privilèges spécifiques
(chartes de franchises) sont pourtant une vraie réussite princière.
Le succès de ces chartes est tel quentre le XIIIe et le XIVe siècle
se constituent de nombreuses familles de franchises. Celles-ci prennent comme
modèle quelques chartes particulièrement avantageuses pour les
habitants. Cest le cas des franchises de Moudon pour le Pays de Vaud, de celles
de Saint-Genix/ Seyssel pour la Savoie et le Genevois. Villeneuves
et franchises comtales essaiment donc dès le XIIIe siècle dans
la toute la principauté. Elles assurent un certain développement
de lurbanisation savoyarde. Il
faut pourtant attendre lexpansion princière en Piémont pour voir
les Savoie aux prises avec une réalité urbaine incontestable :
le monde des communes. Il sagit pourtant de communes relativement faibles par
rapport à leurs équivalents italiens. La seule cité véritable
demeure Turin et ses capacités dattraction politiques et économiques
restent toujours limitées. Toutefois, au sud des Alpes les princes savoyards
doivent apprendre non pas à fonder des villes nouvelles mais bien à
gérer et à orienter lexistant. Cela signifie, dune part, maintenir
les institutions et les spécificités communales ; cela signifie,
dautre part, intégrer ces villes dans un moule princier qui réduit
presque à néant leurs capacités dautonomie politique.
Lévolution sera lente, mais somme toute réussie ; les communes
piémontaises se fondront peu à peu dans les cadres administratifs
savoyards. |
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